Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, Hermiston de Stevenson, Claudine à l’école de Colette, Le premier homme de Camus, Profession du père de Sorj Chalandon, et Serena de Ron Rash: tous ces romans viennent d'être adaptés en BD. Revue critique.

Couvertures de Profession du père, d'Hermiston, du Premier homme, Serena, Claudine à l'école, et Bonjour Tristesse
Couvertures de Profession du père, d'Hermiston, du Premier homme, Serena, Claudine à l'école, et Bonjour Tristesse © Futuropolis, Gallimard, Sarbacane, Rue de Sèvres

Quel meilleur moyen que la BD pour faire découvrir une œuvre littéraire à qui ne serait pas porté sur la littérature ? Certes, certains puristes assurent que l’adaptation littéraire n'est pas vraiment une bande dessinée, puisque le texte peut se suffire à lui-même et que l’histoire n’a pas été écrite pour être lue dans des cases. Mais pourquoi bouder son plaisir ?

Parfois lorsque des auteurs s’emparent d’un récit, le trahissent avec habileté, livrent leur version personnelle en jouant avec, ou, comme avec l’Hermiston de Stévenson et Le premier homme de Camus, complètent une histoire inachevée, la création est au rendez-vous. Et l’adaptation donne une jolie entrée sur des chefs d’œuvre.

Serena, de Ron Rash par Anne-Caroline Pandolfo et Terker Risjerg

Dans les années 1930 aux Etats-Unis, la prise de pouvoir sanglante d’une femme au sein d’une entreprise devient le symbole du capitalisme sauvage. Quand Anne-Céline Pandolfo (scénario), et Terkel Risbjerg (dessin) ont lu le livre de Ron Rash (2011 pour la parution française), c’est le rythme de l’histoire qui les a attirés. 

Mais très vite, les deux auteurs ont vu le potentiel symbolique de l’histoire : pendant la crise des années 1930, ce récit sur une entreprise de bûcherons réduits en esclavage est représentative d'un capitalisme qui écrase tout sur son passage.

Comment j’ai dessiné Serena ? la leçon de dessin de Terkle Risbjerg : 

Serena de d'Anne-Céline Pandolfo et Terkel Risbjerg d’après Ron Rash chez Sarbacane

Bonjour Tristesse de Frédéric Rébéna d’après Françoise Sagan

Planche de Bonjour tristesse d'après Françoise Sagan de Frédéric Rébéna
Planche de Bonjour tristesse d'après Françoise Sagan de Frédéric Rébéna / Rue de Sèvres

A la demande de son éditeur, Frédéric Rébéna s’est attaqué à un monument de la littérature française : le premier livre de Françoise Sagan. Publié en 1954, Bonjour tristesse raconte l’été d’une jeune fille sur la côte d’Azur entre son père (avec lequel elle entretient une relation fusionnelle) et les maîtresses de ce dernier. Ce roman signait l’entrée fracassante de la jeune écrivaine en écriture.

Frédéric Rebéna a découvert ce livre dans la bibliothèque familiale où il détonnait entre Teilhard de Chardin et le général De Gaulle. Il a changé l’ordre de l’histoire et fait commencer sa BD par la fin du livre. Une modification qui enlève la montée en tension. Mais qui concentre l’intrigue sur le huis clos. 

Son dessin très élégant mêlé de clins d’œil à l’art des années cinquante rend joliment hommage à ce conte estival cruel. Et rempli le contrat de donner envie de se replonger tête la première dans toute l’œuvre de Françoise Sagan.

Comment dessiner Bonjour tristesse, la leçon de dessin de Frédéric Rébéna : 

Bonjour Tristesse de Frédéric Rébéna d’après Françoise Sagan chez Rue de Sèvres

Une Claudine à l’école d’après Colette de Lucie Durbiano

Planche de Claudine à l'école d'après Colette par Lucie Durbiano
Planche de Claudine à l'école d'après Colette par Lucie Durbiano / Gallimard BD

Claudine a 15 ans. C’est sa dernière année dans l’école. Insolente et futée, un brin provocatrice, c’est une excellente élève. Son père lui passe un peu tout. Malicieuse, elle attire les garçons, mais elle aimerait plutôt approcher Melle Lanthenay, une jeune femme tout juste sortie de l’Ecole Normale, en quête de tendresse.

Claudine à l’école paru en 1900 est aussi le premier roman, en partie autobiographique de Colette. Le dessin très ligne claire de Lucie Durbiano se met parfaitement au service d’une histoire moins classique qu'elle n'en a l'air. La BD, très vive, rend avec justesse ces années d’hésitations amoureuses où les expériences façonnent la personnalité.

Claudine à l’école d’après Colette par Lucie Durbiano chez Gallimard

L’Hermiston de Stevenson complété par Jean Herambat

Sorte de Roméo et Juliette écossais, sur fond de règlement de compte familial, Hermiston a été écrit par Stevenson à la fin de sa vie alors qu’il s’était installé aux Îles Samoa. L’écriture a été interrompue par sa mort. Jean Harambat (Opération Copperhead, Ulysse, les chants du retour) a découvert ce récit par hasard et c’est l’aspect inachevé de l’histoire qui l’a décidé. Il a lui donné une fin, et un souffle d’aventure, qui, soutenu par son trait si poétique, le rend lisible, accessible et encore plus romanesque.

Jean Harambat :

Quand on se lance dans une adaptation, on pense surtout à ne pas réduire le texte et à se servir des ressources de la BD. On essaye de ne pas tomber dans de la sous-littérature. On s’éloigne de la révérence, pour ne pas trop respecter le grand auteur - sinon on n’ose pas tenter des choses. L’adaptation, c’est un jeu d’équilibre entre la fidélité, la compréhension, l’appropriation, la création, et la BD. A un moment Archie (le fils du juge) se trouve en prison. Une scène d’action s’imposait en BD, sans doute imaginée par Stevenson. L’évasion c’est un des moteurs du western, du film d’action, et de la littérature d’aventure. C’est ma touche. Pour faire des interludes et rythmer le récit, je suis allé chercher des poèmes de Stevenson que j'ai mis dans la bouche d'un berger qui récite des vers dans la lande…

La leçon de dessin de Jean Harambat : comment j’ai dessiné Hermiston ?

Hermiston, reparution d’une BD de 2011, de Jean Harambat chez Futuropolis.

Le Premier homme d’après Albert Camus, par Jacques Ferrandez

Le 4 janvier 1960, Albert Camus se tuait dans un accident de voiture près de Sens. Dans sa pochette, se trouvait le manuscrit d’un livre : le récit inachevé d’un retour de l’écrivain en Algérie. Ce parcours intime d'un auteur réputé pudique a résonné si fort chez Jacques Ferrandez, qu’il s’est emparé du texte pour en faire une BD. 

Son adaptation sonne juste parce que l’univers de l’écrivain ne lui est pas inconnu. D'une part, parce qu'il a déjà adapté en bande dessinée deux livres du romancier, L’Hôte et L’Etranger. Et, d'autre part, parce que sa famille vivait dans le même quartier que les Camus. Même s’il était trop jeune pour avoir connu l'écrivain - sa famille quitte l’Algérie en 1956 - il porte l’héritage de ceux qui sont tiraillés entre les deux rives de la mer Méditerranée. Le dessin de Jacques Ferrandez riche des couleurs du Sud sublime avec intelligence cette histoire triste et authentique de deux pays en train de se séparer.

Le premier homme de Jacques Ferrandez d'après Albert Camus chez Gallimardbd

Profession du père d’après Sorj Chalandon de Sébastien Gnaedig

Détail d'une planche de "Profession du père" d'après Sorj Chalandon par Sébastien Gnaedig
Détail d'une planche de "Profession du père" d'après Sorj Chalandon par Sébastien Gnaedig / Futuropolis

Un père mythomane, violent, manipule son fils, et tyrannise sa femme. Le journaliste Sorj Chalandon a raconté cette histoire dérangeante, presque insoutenable dans un roman quasi autobiographique paru en 2015. A la folie paternelle qui prétendait préparer le jeune Emile à devenir le héros d’une action de l’OAS, il opposait avec finesse, l’attitude de l'enfant tiraillé entre l’envie légitime de faire plaisir à son père et sa peur. Quand Sébastien Gnaedig, s’en empare, il restitue de façon supportable, car pas trop réaliste, par un dessin en noir et blanc charbonneux très sobre, cette tragédie familiale poignante et triste. L’adaptation apporte un surcroît d’incarnation et de justesse.

Profession du père d’après Sorj Chalandon de Sébastien Gnaedig chez Futuropolis

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