Avec sa nouvelle BD "L’Etoile qui danse", le premier volume de cette "Thérapie de groupe", Manu Larcenet utilise désormais la palette graphique pour creuser la panne d’inspiration en convoquant l'histoire de l’art et sa propre dépression sur fond d’autodérision.

Détail de la couverture de "Thérapie de groupe", Tome 1 : "L'étoile qui danse" de Manu Larcenet
Détail de la couverture de "Thérapie de groupe", Tome 1 : "L'étoile qui danse" de Manu Larcenet © Dargaud

« Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse » disait Nietszche. Il semblerait que cet artiste-là en ait trop, ou plus assez. L'ex-star de la BD Jean-Eudes de Cageot-Goujon, le double de fiction de Manu Larcenet, est en panne : il n’a plus d’idée de génie. C’est le vide, l’effondrement, la chute… L’artiste est confronté à son entourage qui soit pense qu’il a la vie belle (son boucher, un joyeux drille), soit s’en fiche complètement.

Détail d'une planche de "Thérapie de groupe", Tome 1 : "L'Etoile qui danse" de Manu Larcenet
Détail d'une planche de "Thérapie de groupe", Tome 1 : "L'Etoile qui danse" de Manu Larcenet / Dargaud

Le sujet n’est pas nouveau. Surtout vu par un bipolaire comme Manu Larcenet. Mais le créateur de Blast parvient à rendre cette Thérapie de groupe sympathique en reliant son état psychique à l'histoire de l'art. Après les peintres pariétaux de mammouths laineux à deux doigts d’inventer la BD, Léonard de Vinci, lui-même intervient pour prodiguer ses conseils. Puis c’est le clash avec Cézanne, irrésistiblement drôle. Côté dessin, le passage à la tablette graphique n’a rien enlevé au trait de Manu Larcenet. On apprécie le travail typographique sur les titres, et la montée en puissance qui aboutit à un délire autocentré pop et ultra coloré.

Manu Larcenet : « Je me sens le descendant de cet enfant qui a vu Cabu parler par le dessin »

Vous percevez-vous, même si c’est de l’humour, comme un artiste déchu ?

C’est de l’humour, mais ce n’est pas tout à fait faux. On vous prête du succès, on vous reçoit dans les médias, mais quand vous rentrez chez vous, vous êtes seul.

Mais plus que l’absence d’inspiration artistique, c'est la finitude de la vie que j’interroge. Je vieillis, je commence à le sentir dans mon corps et dans ma tête. Je me dis que peut-être, cela ne va pas durer très longtemps et qu’il est temps que je fasse ce que j'ai envie de faire. J’ai fait assez peu de livres d’humour dont je sois fier à part peut-être Le Retour à la terre, mais c’est Jean—Yves Ferri qui l’a écrit.

J’ai commencé par me couper de tout. Je n’ai rien lu, ni bande dessinée, ni livre et rien regardé à la télévision. J'ai essayé de faire des choses qui soient comme ma psyché : chaotiques. Je saute d'une idée à une autre même si je m’arrange pour qu’il y ait toujours un lien

Et je voulais parler de dessin. Je trouve qu’il y a peu de BD sur le dessin. Et comme c’est ce qui me passionne et qu'en plus, le temps passe…

Pour quelqu’un de peu productif, vous écrivez beaucoup finalement…

Dans mes premiers albums, j’avais tellement besoin parler aux gens que c'était presque vomir tout. Maintenant, ça va mieux, j'ai moins besoin de parler. Et j’ai envie de faire quelque chose dont je puisse être fier. Avant je dessinais une page par jour, maintenant une page par semaine, voire beaucoup moins. Je tourne autour de ma table en me disant : « je ne peux pas enchaîner avec cela, ce n’est pas bon »

La phrase de Nietszche : « il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse » dont il est question dans la BD, en quoi vous parle-t-elle ?

Cette phrase fait écho à ma vie. Je suis un être pathologique et chaotique.

Je savais que l'envie de création venait de cela. Quand on ne peut pas parler aux gens avec sa bouche, on le fait avec un crayon. C'est Cabu qui m'avait montré ça. Lui, si timide dans Récré A2, que je regardais tout petit, il arrivait à exalter les autres rien qu’avec son trait. Et en le voyant, je me disais c'était possible : je peux parler avec les autres, je ne suis pas condamné à être dans mon coin.

Je me sens comme le descendant de cet enfant qui a vu Cabu parler par le dessin.

On a du mal à croire aujourd’hui que vous étiez mutique…

Les maladies, les déséquilibres, les traumas, ce sont des choses qui ruinent les enfants. Adulte, il faut revenir dessus pour démêler le vrai du faux, les fantasmes de la réalité… Et voir que ça a été aussi une chance extraordinaire d'être ainsi cassé : après, j'avais des choses à raconter et ça m'a tenu jusqu’à aujourd’hui

Vos planches avec des cases très ressemblantes, c’est un clin d’œil à Fabcaro ?

Le dernier livre que j'ai lu de lui, c'était Zaï Zaï Zaï. Après, j'ai arrêté de lire toute bande dessinée, tout livre. Pour moi, c'est plutôt un hommage à Trondheim qui a inventé cela dans les années 1990. Mais ce n'était pas pour me moquer, plus pour dire que, si on peut fait un coup avec un concept, on ne peut pas mener toute une vie artistique sur un projet restreint.

J’ai un problème avec le dessin actuel : les artistes se mettent le plus de contraintes possibles. Il faut dessiner vite comme Sfar, bien comme Sfar… Et sur les blogs, c’est pareil, mais le dessin n’est pas bon.

Il faut apprendre le dessin. Ce n’est pas quelque chose qui nous est apparu comme ça, un jour. On n'est pas tous graphomanes. On n'est pas tous Joann Sfar. Il faut lire des bouquins d'histoire de l'art, et regarder ce que font les autres, car faire ce qui a déjà été découvert il y a des siècles, me paraît un tout petit peu stupide. Donc il faut connaître l'histoire de l'art pour dessiner. C'est mon nouveau crédo : je suis pour qu’il y ait plus d'histoire de l'art à l'école !

Que pensez-vous de votre passage à la tablette graphique ?

Pour ceux qui ne connaissent pas, cela ne change pas grand-chose. Pour ceux qui pratiquent le dessin tous les jours, c'est une révolution. J’ai laissé tomber le bricolage : avant, je faisais avec les doigts et des points de colle. Je n'ai jamais été capable de dessiner une planche en entier sur une jolie feuille. Réussir douze dessins en une page, c'est impossible. C'est d’ailleurs ce que dit Cézanne à la fin de Thérapie de groupe. Grace à la palette graphique, j'ai retrouvé le plaisir de dessiner des lettres.

Comment j'ai dessiné Thérapie de groupe ? La leçon de dessin de Manu Larcenet

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Thérapie de groupe, Tome 1 - L’Etoile qui danse, par Manu Larcenet est paru chez Dargaud

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