"Sublime", "unique", "courageux" et "moderne"… Ce sont les quatre maîtres-mots employés par les critiques du Masque & la Plume pour exprimer leur unanimité quant à l'un des plus grands classiques de l'œuvre de Joseph Kessel. "Belle de jour" est paru en 1928 et a été adapté au cinéma par Luis Buñuel en 1967.

En 1968, l’actrice Catherine Deneuve dans le film "Belle de jour". Adaptation du roman de Joseph Kessel au cinéma par Luis Buñuel
En 1968, l’actrice Catherine Deneuve dans le film "Belle de jour". Adaptation du roman de Joseph Kessel au cinéma par Luis Buñuel © Getty / Michael Ochs Archives / Communiqué

Le livre présenté par Jérôme Garcin

L'ouvrage reparaît dans la Pléiade en deux volumes, qui rassemblent ses romans et récits. "Belle de jour" fit scandale à sa parution, en 1928 : il racontait l’histoire d’une bourgeoise, Séverine, faisant l’expérience de la prostitution dans une maison de rendez-vous où travaillent, pour se faire de l’argent, des femmes de la bonne société. Un roman que Luis Buñuel a porté à l’écran en 1967 avec Catherine Deneuve dans le rôle de Belle de Jour.

Pour Michel Crépu, "c'est la découverte d'un livre d'une grande richesse"

MC : "En toute honnêteté, j'avais complètement oublié que "Belle de jour" était d'abord un livre de Joseph Kessel et pas le film de Luis Buñuel. Ça a vraiment été une découverte de lire ce livre que je trouve très différent du traitement Buñuelien. J'ai été très impressionné par le fait que, aujourd'hui, on n'écrirait absolument plus une telle histoire de cette façon, avec tant de dorure. 

Il y a une atmosphère un peu Viscontienne (en référence au cinéaste italien Luchino Visconti) dans le livre qu'il n'y a pas dans le film de Luis Buñuel. Ça m'a beaucoup impressionné cette manière qu'a Joseph Kessel d'écrire ce livre. C'est comme s'il demandait au langage de tout restituer, en fonction de ce qu'il voit, de ce qu'il observe, de ce qu'il analyse. 

Il y a vraiment une richesse d'interprétation, de traitement, dans ce livre que je n'imaginais pas

 "Belle de jour" (1928) roman de Joseph Kessel (ici photographié en 1968, à Paris)
"Belle de jour" (1928) roman de Joseph Kessel (ici photographié en 1968, à Paris) © AFP / MARC GARANGER / AURIMAGES

Olivia de Lamberterie est "sublimée par Kessel qui prouve, dans ce livre, qu'il est déjà un immense écrivain"

"J'adore ! Je l'avais lu à 20 ans, et je l'ai relu ! 

OL : "De toute façon, j'adore Kessel, je prends ! Son seul problème, c'est qu'il est trop photogénique, ce qui fait que les images, la légende, les verres cassés ont pris le pas sur l'œuvre. 

À chaque fois que je le relis, je le trouve sublime ! 

Le petit album qui paraît dans la Pléiade est vraiment illustré, avec des photos magnifiques. 

Il y a des phrases géniales de la critique qui éreinte le livre en disant que c'est "un défi au bon sens et à la propreté". 

Le livre est d'une grande modernité même si aujourd'hui, certains mots ne sont plus d'usage. Je trouve que la complexité de cette femme est absolument prodigieuse parce qu'elle découvre vraiment en elle comme une sorte de bête sauvage à qui elle est totalement étrangère et qui doit faire avec cette aberration, mais qui adore son mari. Et Kessel avait été obligé de faire une préface en disant que c'était un livre sur l'amour. Je trouve qu'il a raison. 

Chaque personnage marche. C'est un des rares exemples où le livre et le film se valent pour des raisons différentes. Mais le personnage Henri Husson (joué par Michel Piccoli dans le film) est absolument génial. La dernière phrase du livre vaut, à mon avis, tout". 

Un livre à partir duquel on sait que Kessel est un immense écrivain

Frédéric Beigbeder : "c'est un livre courageux pour l'époque et unique dans l'œuvre de Kessel"

FB : "Dans ce livre, on ne dirait pas que c'est du Joseph Kessel. C'est un roman à part dans son œuvre. 

D'habitude, Kessel c'est le souffle, le panache, la steppe de l'Asie centrale, les grands espaces ! Là, c'est une histoire d'adultère bourgeois. 

C'est Madame Bovary qui va au bordel l'après-midi

Avec "La passante du Sans-Souci", ce sont les deux qui s'inscrivent à part de son œuvre générale. 

J'ai adoré le côté "50 nuances de Grey" avec la langue de Colette, c'est le rêve absolu. C'est très pervers et on ne peut pas faire abstraction de Catherine Deneuve, dans l'adaptation du roman en film, la première fois qu'elle se déshabille devant Mathilde et Charlotte dans le salon et qu'elles sont émerveillées par son corps. Je ne pouvais pas m'empêcher de voir Catherine Deneuve nue. 

Catherine Deneuve et Pierre Clementi dans le film "Belle de jour" de Lui Buñuel (1967) adapté du roman de Joseph Kessel
Catherine Deneuve et Pierre Clementi dans le film "Belle de jour" de Lui Buñuel (1967) adapté du roman de Joseph Kessel © AFP / ROBERT ET RAYMOND HAKIM / COLLECTION CHRISTOPHEL

C'est vraiment un livre courageux pour l'époque. Je ne suis pas certain qu'il n'aurait pas fait scandale si on publiait ce livre aujourd'hui

C'est un romancier qui parle de la libération de la femme par la jouissance et il fait exactement la même chose que l'écrivain David Herbert Lawrence, la même année en 1928, dans son roman "L'Amant de lady Chatterley". 

Pour Arnaud Viviant aussi, "le livre s'inscrit à part dans l'œuvre de Kessel comme dans l'histoire de la littérature"

AV : "Kessel représente un moment très intéressant dans l'histoire de la littérature et dans l'histoire de Gallimard.

Kessel, c'est l'introduction du journalisme en littérature

À ce moment-là, Gaston Gallimard publiait un journal qui s'appelait "Détective" et on voit bien le rapport. Il y a quelque chose, ici, d'une sorte de journalisme des bas fonds. Le côté bordel de luxe, ce n'est pas évident. Il y a une géographie très particulière, cela se déroule uniquement dans le premier et le deuxième arrondissement de Paris. Tout se passe autour de Notre-Dame, les Halles, le Louvre et le Palais Royal, l'Hôtel Dieu, etc. Ce n'est pas du tout des quartiers chics à l'époque. D'ailleurs, ceux qui fréquentent le bordel en question ne sont pas spécialement des gens chics, c'est pour cela d'ailleurs que des truands vont venir. C'est aussi la rencontre d'une bourgeoise avec des prolétaires, c'est un rapport de force qui lui plaît, elle est prise comme une bête. 

On voit très bien que nous sommes en 1928 et qu'on est à l'aube du Freudisme. On sent un moment l'ombre du psychanalyste Sigmund Freud planer sur le livre. 

C'est totalement à part dans la production de Joseph Kessel

Il y a quand même quarante ans qui séparent la publication du roman et le film, c'est énorme comme espace. Il me semble que le film parasite complètement la lecture. Le film est beaucoup plus cru : il y a des scènes sadomasochistes qui ne sont pas dans le roman".

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Belle de jour" de Joseph Kessel

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - "Belle de jour" de Joseph Kessel, chez Gallimard (et Pléiade)

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🎬 CINÉMA - Bande annonce du film sorti en 1967

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