Dans "Le consentement", Vanessa Springora raconte comment elle s'est retrouvée sous l'emprise de Gabriel Matzneff. En 1986, elle avait 13 ans ; lui, presque 50. Elle explique comment elle a été victime d’une triple prédation : sexuelle, littéraire et psychique.

"Le Consentement" le dernier livre de Vanessa Springora
"Le Consentement" le dernier livre de Vanessa Springora © Maxppp / Christophe Petit Tesson / EPA / Newscom

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Un père aux abonnés absents et une mère qui travaillait dans l'édition expliquent selon elle comment elle a cédé au "charisme de cet homme aux faux airs de bonze" et comment elle est tombée amoureuse de lui. Dans la première scène du livre, la mère et sa fille se rendent à un dîner très intello, très parisien, où se trouve Matzneff. Après, la mère propose de raccompagne l'écrivain en voiture, qui s'assied à côté de Vanessa. Après cette première rencontre, il lui écrit des lettres, l'attend chaque jour à la sortie du collège... Elle écrit qu'elle s'est donnée à lui par "consentement", d'où le titre du livre. 

Une relation qui tombait déjà sous le coup de la loi mais, dit encore Vanessa, "le statut d'écrivain a protégé ce prédateur". Elle écrit en préambule de son livre : 

Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.

Pour Olivia de Lamberterie, le livre est aussi admirable que déchirant 

OL : "J'ai trouvé que c'était un livre admirable, très intelligent, avec beaucoup de distance, très honnête et donc très déchirant parce que vous voyez quelque chose de très compliqué. 

Elle fait très bien la différence avec le viol. Si vous êtes violée, vous savez que vous avez été violée, il n'y a pas de débat possible, alors que, là, c'est un abus et elle explique très bien que, pendant des années, elle ne pouvait pas se considérer comme la victime de cet homme puisqu'elle avait été, à l'époque, parfaitement consentante

Le problème, c'est donc l'histoire d'une proie, d'une petite fille qui avait alors 13 ans et son rapport avec un homme qui en avait 50. Alors parfois, au début de l'histoire, il y a des gens dans son entourage qui s'interrogent si un homme de 50 ans devrait être avec une fille de 14 ans, mais jamais personne ne s'en émeut véritablement parce que c'est aussi le procès d'une époque : personne ne se pose la question. 

Elle raconte d'ailleurs très bien comment elle était la proie idéale. 

C'est une petite fille dont le père, effectivement, avait disparu et n'avait jamais considéré sa fille comme une enfant. Il y a une scène terrible avec le père, où il lui offre un camion de camping-car de Barbie : elle joue avec Barbie avec Ken, elle les habille et les déshabille comme toutes les petites filles de son jeune âge. Puis le père arrive et lui dit : "Alors, ça baise ?". 

C'est une petite fille qui n'a jamais été considérée comme une petite fille et qui va tomber follement amoureuse de cet écrivain

Elle raconte très bien comment cet homme utilise cette petite fille pour satisfaire ses pulsions sexuelles et littéraires.

À chaque fois qu'elle lui dit que ça ne va pas, il lui dit qu'il est un grand écrivain. C'est un livre très très fort sur l'abus". 

Arnaud Viviant regrette un potentiel littéraire absent 

AV : "C'est d'abord un livre qui m'est proposé et je pense toujours à ce qu'avait écrit Christine Angot dans L'inceste et répété lors de sa promotion : "je n'ai pas écrit une merde de témoignage". Elle voulait dire par là qu'elle faisait de la littérature. On n'a jamais entendu Christine Angot témoigner dans un dossier sur l'inceste, que ça soit à la télévision ou dans les magazines. 

Ce livre-là a, lui, une tentation d'être un objet littéraire et finalement, il reste un témoignage...

C'est d'autant plus dommage qu'au-delà de ce qu'il a raconté, il y a encore une fois une époque où on préférait la liberté et la sécurité. Maintenant, c'est un peu l'inverse. 

Mais ce qui me semble le point important, ce qui m'a intéressé dans ce livre, c'est qu'il y a une description de la vie littéraire dans les années 1980 qui est tout à fait intéressante : on croise Emile Cioran, ce qui donne un chapitre plutôt intéressant dans le livre. 

Je crois qu'il y avait un vrai potentiel. Il aurait fallu qu'il soit plus littéraire.

Jean-Claude Raspiengeas salue la précision avec laquelle l'auteure décrit l'emprise et la prédation

JCR : Ce qui nous est donné à lire, ce n'est pas un précis de pédophilie, c'est la gloriole permanente, c'est public

Dans la façon qu'elle a de raconter comment Matzneff la traite, il y a quelque chose d'extrêmement précis dans cette description et je trouve que c'est un livre très important dans ce qu'elle décrit de la façon dont ce type de prédateur s'y prend pour prendre sa proie

On a la description des méthodes de l'ogre par la proie elle-même.

Mais surtout, ce qui m'intéresse plus, c'est cette gloriole permanente dans laquelle on a enfermé Matzneff. Moi, je sais gré à Vanessa Springora de faire revenir la figure de Denise Bombardier qui était la seule à l'époque à expliquer que la loi interdisait, dans son pays, que des agissements pareils soient autorisés. Et elle a traîné ce charrois d'insultes jusqu'à aujourd'hui, elle est passée pour une sorte de puritaine réactionnaire québécoise complètement demeurée. Ce qu'on découvre dans le livre, c'est que le pire dans cette affaire, c'est qu'elle a très exactement ce soir-là, dénoncé l'impunité du pédophile artiste, la flétrissure de ses victimes et comment se sortir de l'emprise d'un prédateur. 

Ce qui est très impressionnant, quant au milieu intellectuel et médiatique c'est qu'il est tout le temps amnésique. La mémoire ne retient rien. Ce qui est très intéressant par rapport à l'époque, c'est qu'on va retrouver les mêmes observations, cette sorte d'aveuglement perpétuel. 

Pour Nelly Kapriélan, c'est justement le manquement littéraire qui fait toute la force du récit 

NK : Cette peinture rejoint celle que faisait aussi Eva Ionesco, dans son livre "Innocence". 

Ce n'est pas Christine Angot, ce n'est pas très littéraire mais c'est ce qui fait la force de ce récit

Elle a un style totalement froid, assez factuel, qui fait qu'on comprend ce qu'est la nature du consentement. 

Ce qui m'a fascinée le plus dans ce livre, c'est que c'est assez rare qu'une ancienne petite fille qui ait subi cette forme d'abus, en parle, et avec beaucoup de distance.  va être "Mais enfin, elle voulait, elle est amoureuse de moi". C'est quoi le consentement quand on a 13 ans ? Elle le montre très bien : plus de père, un désir de séduire, un désir de plaire, un homme plus vieux, un désir d'être protégé, un désir d'être reconnu par une figure paternelle... Lui va s'engouffrer dedans, il lui écrit sans cesse., il commence aussi à lui faire une cour extrêmement insistante et elle va tomber dans le piège. 

Ce qui m'a fasciné le plus dans ce livre, c'est que c'est assez rare qu'une ancienne petite fille qui ait subi cette forme d'abus, en parle, et avec beaucoup de distance. Elle a énormément réfléchi sur ce qui lui est arrivé

C'est pour ça que ce n'est pas un témoignage, c'est un vrai livre, pensé, construit, réfléchi, joliment écrit et très intelligemment pensé

Aller plus loin

📖 LIRE - "Le consentement", de Vanessa Springora (éditions Grasset)

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