À 82 ans, Philippe Sollers fait paraître un son nouveau livre - qui s'appelle, précisément, "Le Nouveau". Certains critiques du "Masque & la Plume" ont été enthousiasmés par ce livre ; les autres sont plutôt agacés (voire perdus) par ce nouvel opus.

Philippe Sollers
Philippe Sollers © Maxppp / Vincent Isore/IP3

Le livre résumé par Jérôme Garcin

"Le Nouveau", c’est le nom du trois-mâts que Philippe Sollers, l’auteur de Femmes, dit avoir hérité de son arrière-grand-père, Henri, un navigateur au long cours qui sillonnait les océans avec des cargaisons de vin de Bordeaux et avait épousé une Irlandaise, mais aussi de son grand-père Louis, champion d’escrime devenu accro aux jeux… Sollers aime l'idée qu'il utilise son stylo comme un fleuret et qu'il mène sa guerre du goût comme son aïeul voguait sur l'océan : toujours à faire le point. En mer, Henri emportait toujours deux volumes de Shakespeare. L’occasion, pour son arrière-petit-fils de réunir ici Hamlet, Le Roi Lear, César ou encore Prospero. 

Arnaud Viviant est fan ; il a adoré

Je suis un lecteur fan de Philippe Sollers, qui à 82 ans (et depuis un moment déjà) publie un roman par an avec une régularité de métronome. Ses livres sont de plus en plus courts, de plus en plus cristallins…

Je trouve qu'il y a quelque chose de magnifique : on sait que Philippe Sollers s'appelle en réalité Philippe Joyaux et d'une certaine manière, depuis un moment déjà, c'est Philippe Joyaux qui tient la plume plus que Philippe Sollers

C'est très beau, cette idée d'un bateau, celui du grand-père navigateur et un petit bateau sur lequel l'adolescent Philippe Sollers ramait jusqu'à l'île de Ré. C'est que le texte va à la dérive comme un bateau. Et c'est magnifique parce que ça reste, malgré tout, tenu

C'est de moins en moins romanesque et en même temps le romanesque est là, il se glisse dans une seule phrase : Sollers a fait un coma, il en est sorti avec un poème, qu'il a écrit directement en anglais, avec cette phrase géniale : 

être ou ne pas être n'a jamais été la question.

(Magnifique ! C'est soi-disant un poème de Yeats) À un moment, parce qu'il y a toujours une femme dans les livres de Sollers, il rencontre une professeur de théâtre qu'il décrit en trois lignes : au cœur du paragraphe, on apprend que ce serait la petite fille de Yeats. Et là, le roman explose.

Après, il y a une fascination pour le texte de Shakespeare avec cette découverte : Sollers raconte trois fois dans le livre (qui fait 100 pages) qu'Hamlet porte le même prénom que son père. À partir de là, il y a toute une dérive significative…

Je ne comprends pas les gens qui ne voient pas l'intérêt de lire Sollers : c'est comme rentrer dans un Sherlock Holmes ! C'est l'investigation et c'est juste passionnant d'un point de vue intellectuel !

Olivia de Lamberterie y a vu deux romans : l'un qu'elle a aimé, et l'autre non

Il y a deux livres dans ce court roman. 

L'un qui me plaît beaucoup : cette balade en bateau dans ce Nouveau. Là, c'est vrai qu'on dérive, on rêve et on remonte dans sa famille et dans toute ce qu'il a hérité de cette famille. Il y a deux personnages de femme absolument magnifiques : 

  • Edna, l'arrière-grand mère irlandaise exilée à Bordeaux, qui s'ennuie énormément (il y a de très belles phrases sur ce que c'est que l'exil) 
  • Lena, sa mère qui lisait Proust - et quand le petit garçon venait la voir, elle lui disait "Mais arrête, tu vois bien que je suis en train de lire". Elle avait perdu un sein, elle était devenue une Amazone. Tout cela est très très beau.

Après, il y a un deuxième livre qui est une scène de théâtre (peut être le théâtre No, puisque le bateau ne s'appelle plus que No, les autres lettres ont disparu), dans lequel il rejoue Shakespeare. Et là, Sollers me perd un peu. J'ai toujours un peu l’impression qu'il me regarde de très très haut, et ça m'énerve un peu.

Il me semble que c'est un livre très crépusculaire sur :  qu'est-ce que c'est que la mort… Scène inouïe : son grand-père est mort, le petit garçon demande à sa mère : "Qu'est-ce que c'est que la mort ?" La mère le conduit dans la chambre, les volets sont entrebâillés, elle lui montre le grand-père mort et lui dit "tu vois, ce n'est rien". Ça, j'ai trouvé ça vraiment très beau.

Jean-Claude Raspiengeas est très agacé par ce livre de Sollers

Là on a affaire à une vache sacrée, alors il faut faire très attention. Sollers : "pas touche" ! 

Ce qu'on voit dans le livre, c'est du Sollers : le petit malin, le goguenard en embuscade, cette ironie, ce surplomb permanent, ce ricanement de fond de gorge qu'on retrouve dans tous ses livres. 

Et là de nouveau : il théâtralise son personnage. Sous l'humour, il y a toujours la posture. Sollers, c'est toujours quelqu'un qui est très très fort sur la posture. C'est aussi quelqu'un qui sait camoufler ses reniements par la grandeur d'âme et la hauteur d'esprit (il fait l'éloge des singularités et du coup il vomit les conceptions ensembliste du monde, qu'il a tant vanté…).

Du coup, c'est tout beau / tout nouveau : la marine, l'Irlande, l'escrime et même Shakespeare. Et une fois de plus, il nous fait le coup de la posture : si on le lit bien, il n'y a que lui qui saurait le traduire, et les traducteurs précédents de Shakespeare étaient évidemment des gros nuls.

Pour résumer un peu mon propos par rapport à Sollers : pour moi, il incarne depuis très longtemps la figure du fat contemporain. C'est quoi le fat ? "Le fat est celui qui se montre prétentieux de façon déplaisante et quelque peu ridicule".

Quand je lis aujourd'hui Sollers, il me fait absolument penser à ce danseur de claquette dans Ginger et Fred de Fellini, ce vieux danseur qui vient refaire des tours de pistes et qui n'y croit plus véritablement et, en effet, c'est un peu raté et il faut le dire, un peu pathétique...

Patricia Martin 

Je suis outrée par ce que tu viens de dire ! Je ne suis absolument pas d’accord.

D'abord parce que je n’oublierai jamais que Sollers a écrit Femmes, qu'il parle des femmes de manière incroyable : sa grand-mère, sa mère l'amazone aux yeux vairons, mais il parle aussi de la mère de Freud, la mère et la femme de Shakespeare...

Et je trouve que, justement, il est Philippe Joyaux : il fait tomber le masque

Quand on a l'impression qu'il vous regarde de haut, je pense que chez lui c'est une posture, c'est un type qui est assez tendre, et là il semble même qu'à certains moment, il est serein. Il y a une sérénité, alors que de toutes évidences, cela fait déjà un moment que cet homme est scandalisé par la venue de la mort qui rôde malgré tout et par sa propre vieillesse. Je pense que ça le met dans un état de fureur inouï. Et là, pas du tout : c'est incandescent, parce qu'il y a toujours cette même fougue, ce n'est pas quelqu'un qui est indifférent aux choses et aux autres, mais il y a quelque chose de dénoué, de conciliant, de doux

Moi j'ai trouvé que c'était un livre "à sauts et à gambades", comme aurait dit Montaigne : il va d'une chose à l'autre, et il en parle avec quand même beaucoup de talent parce qu'il faut savoir les décrire, ces scènes !

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

11 min

"Le Nouveau" de Philippe Sollers : les critiques du "Masque & la Plume"

📖  Le roman de Philippe Sollers est à retrouver chez Gallimard

📖 Pour les amateurs de Sollers, Jérôme Garcin conseille la lecture de Une conversation infinie chez Bayard

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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