Le prix Renaudot et Goncourt des lycéens 2015, pour son roman "D'après une histoire vraie", nous invite à rejoindre les destins différents de deux femmes. Nous explorons, à travers elles, les dérives d’une époque où tout s’expose sur les réseaux sociaux. Qu'en ont pensé les critiques du Masque & la Plume ?

"Les enfants sont rois" de Delphine de Vigan : Un roman sociétal à défaut d'être littéraire ? Les critiques du Masque & la Plume
"Les enfants sont rois" de Delphine de Vigan : Un roman sociétal à défaut d'être littéraire ? Les critiques du Masque & la Plume © AFP / ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Le roman paraît au moment du vingtième anniversaire de l'iconique émission de télé réalité Loft Story diffusée sur M6, et de sa non moins héroïne iconique Loana. La Mélanie de Delphine de Vigan a justement voulu devenir aussi connue que Loana en participant à une émission de téléréalité, mais ce fut un fiasco. Elle s'est mariée et est devenue mère de famille. Elle crée sur YouTube la chaîne Happy Récrée, où elle met chaque jour en scène ses deux jeunes enfants qui ne demandaient pas, évidemment, à être transformés en influenceurs et où elle est suivie par des millions d'abonnés. 

Le roman s'ouvre par la disparition de la fille de Mélanie, Kimmy, 7 ans, lors d'une partie de cache-cache en bas de chez elle. Et c'est Clara, une policière de la brigade criminelle, où elle est procédurière (elle récolte les indices sur les scènes de crime), qui enquête sur cette disparition. Un roman polar sur les dérives des réseaux sociaux qui s'ouvre en 2001 lors de la finale du Loft et se termine en 2031 avec un grand mouvement qui milite pour la déconnexion. 

En épigraphe, Delphine de Vigan a placé cette phrase que j'adore de Stephen King : "Nous avons eu l'occasion de changer le monde et nous avons préféré le téléachat".

Frédéric Beigbeder regrette "une enquête policière banale, prévisible qui s'affranchit des code de la littérature"

FB : "Il y a maintenant, au Masque & la Plume, une controverse littéraire très intéressante, dans chaque émission, sur la question des romans Netflix, lancée par Nelly Kapriélan à propos de L'anomalie de Hervé Le Tellier

Je n'étais pas d'accord sur ce livre-là parce que j'étais très enthousiaste sur ce livre. Elle a eu raison sur cet argument-là, celui consistant à dire que, finalement, il y a beaucoup de romans aujourd'hui qui tentent de rivaliser avec les séries TV, choisissent un sujet de société du moment, et ensuite, plaquent une histoire policière ou non, artificiellement. Tout ça pour créer des débats à la télévision et puis, en ne se préoccupant absolument pas du style

On a dit ça à propos de Sandro Veronesi, on l'a redit aussi à propos de Gaëlle Josse et de Tiffany Tavernier. Dans l'émission, maintenant, c'est un feuilleton, cette controverse. J'ajoute aujourd'hui ma pierre à l'édifice parce que je pense vraiment que Delphine de Vigan, qui a eu le prix Renaudot en 2015, qui avait fait un beau livre sur sa mère Rien ne s'oppose à la nuit, eh bien je suis sûr qu'elle a du talent, mais ça ne se voit pas dans Les enfants sont rois qui n'est qu'une enquête policière très banale avec des personnages stéréotypés (la fille qui veut être connue ; la policière dont les parents sont intellos de gauche et qui, par réaction, devient flic). 

Cette mère qui vend quasiment ses enfants, qui les prostitue pour l'argent, c'est un sujet qu'on trouve dans pas mal de livres en ce moment. À la limite on a le droit, mais si on renonce à la forme, si on ne s'intéresse plus à l'écriture dans un roman, alors on est jugé que sur l'efficacité, sur l'enquête ici… 

Je suis désolé, on est plus proche de Enid Blyton que de Stephen King. C'est totalement plat et très prévisible.

Ce qui est supposé être la surprise, c'est comment on résout le kidnapping. Et, honnêtement, je l'ai vu venir depuis 50 pages. 

Cette abdication littéraire de beaucoup d'écrivains est un vrai problème que je trouve que c'est très triste.

Olivia de Lamberterie salue "un vrai talent de conteuse et un polar-roman véritablement sociétal"

OL : "C'est un roman au départ sociétal qui nous fait voir un monde dont j'ignorais absolument tout. Alors peut-être que je suis une femme préhistorique, que je ne vais jamais sur YouTube, que je ne vais pas sur Twitter mais j'ignorais totalement ce qu'elle nous raconte, notamment ces enfants-rois et le royaume dont ils sont les rois. J'ignorais totalement que, aujourd'hui, en France, il y a des femmes, et des mères souvent qui filment en permanence leurs enfants. 

C'est vertigineux ce qu'elle raconte. Elle ne fait pas que plaquer une histoire.

Elle a un vrai talent de conteuse qui consiste à prendre à bras-le-corps ce sujet de société, à l'incarner auprès d'une femme et d'enfants. Elle le fait très bien. En plus, elle pousse le jeu encore plus loin parce que la première question, c'est : 'quel est ce royaume dont les enfants sont rois ?' C'est un royaume régi uniquement par la consommation.

Elle transforme ce polar en un roman d'anticipation qui emprunte tout à fait le terrain de jeu de Hervé Le Tellier.

Elle se pose la question : 'mais que vont devenir ces enfants qui, aujourd'hui, sont filmés 24h/24 ?' Il y a d'ailleurs une petite vidéo qui fait fureur, c'est le Cheese Challenge. Cela consiste à envoyer une tranche de fromage fondue sur le visage de son bébé, de son enfant et de filmer sa réaction. C'est une sorte de monde souterrain qui existe et qui est regardé par 20 millions de personnes.

Sur la forme, elle est fluide, simple, très belle.

Ce qui correspond à l'ADN de Delphine de Vigan, c'est la distance avec laquelle elle raconte son histoire. Elle n'est jamais dans le jugement. Ce n'est pas un roman à thèse, ce n'est pas un roman pour dénoncer, c'est un roman pour raconter. Elle le fait avec beaucoup d'humanité, de sensibilité, de talent narratif et littéraire. Ce n'est pas parce qu'on prend un sujet du Téléphone sonne, par exemple, qu'on ne peut pas en faire une œuvre littéraire.

C'est une femme de la classe moyenne qui a réussi à devenir millionnaire en filmant ses enfants."

Arnaud Viviant reconnait que "le récit de la société-spectacle intime fonctionne malgré tout"

AV : "Ma mère l'a lu et l'a bien aimé. Au début, elle était un peu perdue parce qu'elle n'avait jamais vu cette émission de téléréalité, ce qui fait que j'étais un peu obligé de lui raconter. Ce n'est pas son type de programme. 

Il y a quelque chose qui fonctionne, et qui est assez simple.

Les deux femmes, dont l'enquêtrice est très copiée sur la Jodie Foster du Silence des agneaux, de Jonathan Demme, une femme menue. Il y a là une vraie inspiration de la part de Delphine de Vigan. 

Pour la première fois, je trouve que Delphine de Vigan est un peu drôle parfois, lorsqu'elle raconte, par exemple, les parents de l'enquêtrice qui sont plutôt de gauche et refusent la télévision, et vont finir par en acheter une pour regarder Arrêt sur images. C'est effectivement assez drôle. Je trouve que ce personnage-là est très réussi. Ce qui n'est pas le cas, en revanche, de celui de Mélanie, beaucoup plus caricatural. 

J'ai trouvé assez intéressant la filiation qu'opère l'auteure entre la téléréalité et les influenceurs : cette idée de la société du spectacle intime.

Mais on n'est pas exactement dans l'idée de la littérature, il n'y a pas de sublimation. C'est une histoire. On la lit, on trouve ça intéressant ou un peu captivant, mais enfin, à la fin…"

Jean-Louis Ezine a eu beaucoup de mal

J-L E : "Je n'ai jamais vu cette émission de téléréalité. 

J'ai appris des tas de choses, mais j'ai eu beaucoup de mal.

Ce n'est pas de la faute de Delphine de Vigan, dont on connaît le talent et la technique au cordeau. Mais la difficulté, pour moi, c'est d'entrer dans ce monde que je passe mon temps à fuir. Ça a été une sorte de stage de rattrapage, mais très violent.

C'est un roman sur la mort de l'intime.

Sur un plan romanesque, j'ai essayé de m'accrocher à des références qui n'existent pas. Je pourrais vous dire que la rencontre de Mélanie et de Clara m'a fait penser à la rencontre de Bouvard et Pécuchet sur le boulevard Bourdon, se cherchant un point commun, découvrant qu'ils ont écrit chacun leur nom au fond de leur chapeau. C'est un petit peu ce qui se passe. Mais cette référence s'en va très, très vite. 

Puis après, quand on cherche des plaisirs littéraires, on trouve celui de dénoncer un usage fallacieux d'une consonne fricative à la page 184 : "Mélanie se retenait d'hurler en se roulant par terre". Eh bien, non, je pense plutôt que, là, le h est aspiré et que c'est "elle se retenait de hurler". 

Il y a quand même un laisser-aller.

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

11 min

"Les Enfants sont rois" de Delphine de Vigan

Par Jérôme Garcin