L'auteur britannique joue avec les limites de l’intelligence artificielle, plongeant le lecteur dans une uchronie : les années 1980 traduisent de véritables prouesses technologiques. Il invite à réévaluer le danger de créer ce que l'on ne pourrait plus maîtriser, le rapport entre la machine et l'esprit humain.

Critique - "Une machine comme moi" de Ian McEwan salué à l'unanimité par "Le Masque & la plume"
Critique - "Une machine comme moi" de Ian McEwan salué à l'unanimité par "Le Masque & la plume" © Maxppp / QUIQUE GARCIA

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Traduit par France Camus-Pichon. Londres, 1982. Charlie, 32 ans, fait l’acquisition d’un androïde, mis au point par Alan Turing (toujours en vie), et baptisé Adam. Adam lit Shakespeare, écrit des poèmes et tombe fou amoureux de Miranda, la compagne de Charlie, et couche même avec elle. Mais Adam ne supporte pas le mensonge...

Jean-Claude Raspiengeas séduit par "une uchronie  d'anticipation" qu'il juge "formidable" 

J-C.R : "C'est une uchronie d'anticipation : on est en 1982, c'est très étonnant, il y a des voitures électriques, il y a Internet, Georges Marchais est président de la République française ! 

C'est le roman post-moderne par excellence.

Je dirais personnellement que c'est un roman. Jacques Ellulien, un sociologue qui avait écrit en 1954 La technique, l'enjeu du siècle, et qui disait que "quand l'homme invente une technique, il croit toujours en être le maître, et il finit toujours par cavaler derrière". C'est exactement le propos de ce livre-là ! 

C'est le roman du fantasme des objets intelligents, des voitures autonomes, du contrôle du monde qui est confié à des robots dotés de sensibilité, capables même de se suicider. C'est un roman extrêmement audacieux. 

Dans la construction, c'est formidable, c'est un roman en forme de poupées russes : sans arrêt il y a des sous-intrigues avec aussi le passé trouble de Miranda qui rentre à l'intérieur de ce trio. Et quand ce personnage de robot est un vrai personnage, il existe réellement, il est troublant, il est désarçonnant, il est imprévisible. Il a une hauteur à laquelle j'essaie de me situer !"

Si elle a trouvé le livre "un peu long", Patricia Martin "s'est amusée à le lire et salue les questions qu'il pose"

PM : "Je trouve que c'est un petit peu long. C'est évident qu'il adore la science, il met toujours beaucoup de science dans ses livres, même si Ian McEwan parle de terrorisme ou de fondamentalisme religieux, c'est assez dérangeant parce qu'on ne sait pas bien si ce qu'il a voulu faire, c'est un double de l'auteur : est-ce que c'est une réparation aussi vis-à-vis du mathématicien Alan Turing dont on se dit que c'est vraiment son héros, qui a quand même été un génie persécuté, castré. 

Il est assez marrant parce qu'il est imprévisible et il s'échappe alors que quand on est Prométhée ou Dieu, on veut évidemment faire l'homme ou la femme à son image. Là, il ne correspond pas tout à fait à ces critères-là. 

Ce qui m'a vraiment amusée et marquée, c'est à partir du moment où Charlie lui file ses vêtements, là on se dit qu'il est en train de l'humaniser. Et, d'un autre côté, ce n'est pas l'habit qui fait le moine non plus puisque cet Adam va rester tel qu'il est, mais il a le choix : est-ce qu'il a une morale ? Est-ce qu'il a des sentiments ? En fait, ça ne peut que clocher parce que c'est un être qui est censé être parfait, mais qui est dans un monde tout à fait imparfait. Alors, qu'est-ce qui peut devenir là-dedans ? À quel droit peut-il prétendre ? Quelles responsabilités sont les siennes ? 

Ça pose plein de questions qui sont toutes intéressantes mais au bout d'un moment, j'ai trouvé que c'était un peu systématique et je dois dire que ça ne m'a pas tenu en haleine du début à la fin". 

Si Olivia de Lamberterie se dit "technophobe de nature" et s'est sentie désarçonnée par le livre, elle l'a trouvé "amusant à lire" !

OL : "C'est très amusant à lire et c'est en même temps très déstabilisant puisqu'il réécrit le passé. Il y a cette histoire assez drôle avec les Beatles ou tout d'un coup, il évoque un de leurs albums en disant que c'est celui de la réconciliation, mais que les critiques ont trouvé très pompeux. 

Tout ça est très amusant, même si je suis un peu technophobe, comme le père du héros qui pense qu'avec les machines, la seule solution, c'est de taper dessus et que ça permet de tout réparer. C'est à peu près mon cas avec les machines. 

Après, je vois bien que la question qu'il se pose, c'est "qu'est-ce qui va se passer lorsqu'on va créer des machines qui sont déjà plus intelligentes que nous mais qui auront plus de morale que nous ?". Je ne trouve pas tellement qu'il y réponde et c'est horrible".

Pour Arnaud Viviant "c'est un chef-d'œuvre absolu" !

AV : "C'est un chef-d'œuvre absolu : c'est le Brexit réussi à la littérature anglaise. Jonathan Coe nous a fait un très bon livre mais Ian McEwan est au sommet ! 

On est dans les grands chefs d'œuvre de la science fiction anglaise sensible : mettre la science fiction enlacée dans le passé.

Voilà en 1982 l'idée d'imaginer un nouvel album des Beatles, franchement, c'est une idée magnifique de très grand romancier, pour le coup ! Et quand vous dites que c'est trop long, moi j'aurais pu en lire 200 pages de plus. 

Je ne suis pas du tout d'accord avec la théorie du roman Ellulien parce que précisément, on sait bien que ces robots sont là et sont quasiment prêts. Un peu comme La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, c'est un chef-d'œuvre, à mon sens parce que finalement, Ian McEwan, dans ce roman extrêmement drôle, donne de vraies idées : Georges Marchais, président de la République j'ai éclaté de rire ! Ce sont des petits détails qui font vraiment le charme, d'ailleurs très british du livre. 

Il me semble bien avoir compris qu'il ne faut pas avoir peur de l'intelligence artificielle car finalement, la bêtise humaine est tellement grande que l'intelligence artificielle ne peut rien contre elle. Les robots sont tellement intelligents que, quand ils voient ce à quoi nous croyons, l'amour, la culture, tout ça n'a aucun sens pour eux ils finissent par se suicider". 

Ce qu'il nous montre, c'est que l'homme n'est pas en train de cavaler derrière les machines, ce sont toujours les machines qui cavalent derrière !

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Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Une machine comme moi" de Ian McEwan : les critiques du Masque & la Plume

📖 LIRE - "Une machine comme moi" de Ian McEwan (Gallimard)

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