Après "Mercy, Mary, Patty", Lola Lafon parcourt les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, dans le sillage de #MeToo et de l'affaire Matzneff, et propose une ardente méditation sur les impasses du passé. Premier livre de cette rentrée littéraire 2020 à faire l'unanimité chez Le Masque.

"Chavirer" de Lola Lafon salué à l'unanimité par "Le Masque & la Plume"
"Chavirer" de Lola Lafon salué à l'unanimité par "Le Masque & la Plume" © Radio France / Ouest-France

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Six ans après La petite communiste qui ne sourirait jamais. Trois ans après Mercy, Mary, Patty, voici l'histoire de Cléo, 13 ans, jeune danseuse de modern jazz dans une MJC de la banlieue parisienne. Au milieu des années 80, elle est repérée par une certaine Cathy, qui représente une mystérieuse fondation qui offre des bourses d'études aux jeunes filles. C'est un piège sexuel, qui fera de Cléo, et c'est peut-être le pire dans le livre, une rabatteuse. Elle livre des collégiennes à des hommes. Et puis, après elle devient une danseuse de cabaret, une danseuse de proximité, une danseuse aussi sur les plateaux télévisés de Michel Drucker. Elle raconte le destin de ses 13 à 48 ans, avec des témoignages de celles et ceux qui l'ont connue jusqu'au jour de 2019 où la police enquête enfin sur cette fondation. 

J'ai l'impression d'être là directement dans la suite du roman d'Isabelle Carré.

Frédéric Beigbeder est toujours aussi épaté par ce que fait Lola Lafon 

FB : "Lola, je la connais bien et je ne suis pas objectif parce que j'ai eu la chance de découvrir son premier roman quand j'étais éditeur. Elle a une force, une puissance, une rage en elle. Je pense que c'est plus un livre plus sur la lutte des classes, un livre marxiste, plus qu'un livre sur Metoo. C'est vraiment l'histoire d'une prolétaire qui veut s'en sortir et dont les parents la poussent dans des endroits où, peut-être, on pourra les rendre célèbres. Tout cela pour s'en sortir, et c'est bien le problème. 

Ce n'est pas seulement le problème de la condition féminine, c'est aussi celui de la pauvreté, de la misère qui donne à penser qu'on fait miroiter un espoir fallacieux à beaucoup, notamment de danseuses. 

C'est très bien vu. Je dois reconnaître qu'elle m'épate encore plus qu'à ses débuts

C'est peut-être même meilleur que les deux précédents qui étaient des livres biographiques sur Nadia Comăneci et Patty Hearst. Elle retrouve là vraiment cette verve et son lyrisme révolté".

Jean-Claude Raspiengeas salue une écriture magnifique, construite, puissante et riche

J-C R : "C'est un livre dont le pivot est la lutte des classes, avec la famille de la classe moyenne qui passe son temps devant la télévision et qui rêve devant la télévision. Et, évidemment, la gamine rêve de ce que les parents lui offrent à voir. 

C'est une description absolument formidable.

Le vrai pivot de ce livre, c'est la description sociale, la description de la classe moyenne, les rêves de cette gamine. Et la description des méthodes de prédation sont absolument formidables dans ce livre : la méthode avec laquelle Cathy s'approche de cette gamine, la façon dont elle la met en confiance, la façon dont elle l'éteint notamment la vigilance des parents, la façon dont cette fille a aussi compris ce qui est en train de se passer et qui va se trouver prise dans des tourments inimaginables.

Il y a un autre roman : quand elle devient danseuse dans les ballets de Michel Drucker, elle ne juge pas, elle redonne de la dignité à ces figurants complètement invisibles. Et la façon dont Lola Lafon raconte la vie à l'intérieur de ces ballets, les coulisses, la vie intérieure de ce groupe de filles invisible, c'est magnifique". 

C'est bien construit, c'est fort, c'est puissant et riche. Je recommande absolument ce livre.

Pour Olivia de Lamberterie "c'est un vrai grand roman"

OL : "C'est la description d'un système de prédation pédophile organisé. Elle a 13 ans et 5 mois lorsqu'elle se retrouve devant un prétendu jury d'hommes censés lui décerner une bourse pour qu'elle devienne danseuse. 

C'est bien raconté parce qu'il n'y a pas du tout de complaisance. Elle a vraiment une manière de raconter qui est extraordinaire. D'autant que cette fille ne se voit jamais comme une victime mais comme honteuse et coupable d'avoir été rabatteuse, c'est le pire de la perversité. C'est la raison pour laquelle elle se retrouve pendant des années comme coincée dans une espèce de faille spatio-temporelle où elle ne peut en parler. 

En parallèle au mouvement de libération de la parole des femmes et le fait de vanter le courage de ces filles, Lola Lafon raconte vraiment le mécanisme qu'adopte cette fille pour travestir la réalité, pour la rendre supportable. 

C'est vraiment un grand livre qui entend s'interroger sur "que veut dire être une fille issue d'un milieu populaire" ? Il y a des très belles pages sur le mépris du tout-venant pour ces filles qui dansent derrière Michel Drucker. 

Je n'aime pas ce livre simplement parce que je suis une femme, j'aime ce livre parce que c'est un grand roman, très maîtrisé, très bien construit.

Je trouve que, dans cette rentrée, il y a beaucoup d'écrivains qui se prennent les pieds dans le tapis de la narration et elle montre qu'elle est une vraie grande romancière. C'est un vrai grand roman."

Pour Arnaud Viviant "c'est un très beau portrait de femme"

AV : "C'est surtout un très beau portrait de femme. Il ne faudrait pas ramener ce livre à cette histoire de prédation sexuelle qui n'est que l'origine, finalement, de la manière dont elle va s'en sortir dans la vie grâce à des rencontres qui vont lui forger un caractère : elle va décider de devenir célèbre dans l'anonymat, elle devient danseuse avec la force, la volonté d'être une grande danseuse aussi bonne qu'une célèbre danseuse. Sauf qu'elle choisit l'anonymat parce qu'elle est justement prise dans cette affaire de prédation sexuelle et qu'elle en a tiré une culpabilité. 

Et après, avec des rencontres, elle travaille sur le thème de l'oubli et du pardon grâce à un jeune homme qu'elle rencontre. C'est un très beau passage. Puis, elle rencontre une jeune activiste qui lui apprend autre chose : la lutte, la révolte, le syndicalisme au sein de ses troupes. Elle apprend encore autre chose. Elle devient une personne qui a réussi, non pas à oublier, mais à devenir quelqu'un, un être parfait socialement". 

C'est la construction d'un vrai personnage.

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

8 min

"Chavirer" de Lola Lafon

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - Chavirer de Lola Lafon (Actes Sud)

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