Après "Celle que vous croyez" ou "Dans ses bras-là", Camille Laurens nous invite aux côtés de Laurence Barraqué qui comprend, dès le plus jeune âge, que la position des filles est inférieure à celles des garçons, à travers le langage et l'éducation de ses parents. Quitte ou double chez "Le Masque & la Plume".

Camille Laurens pour "Fille" : quitte ou double chez "Le Masque & la Plume"
Camille Laurens pour "Fille" : quitte ou double chez "Le Masque & la Plume" © AFP / JOËL SAGET

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

La narratrice s'appelle Laurence Baraqués, elle est née à Rouen en 1959, d'un père médecin et d'une mère au foyer. Un père qui, lorsqu'on lui demandait s'il avait des enfants, répondait "non, j'ai deux filles". Laurence ne tarde pas à comprendre que "la position des filles, des garces est inférieure à celle des garçons", sentiments qu'elle éprouve ensuite à l'école au cours de danse, à la bibliothèque. Bref, un roman d'apprentissage au sens propre où Laurence va tenter de vivre en s'affranchissant de la domination masculine, de construire son identité. Elle va être mère, connaître la douleur d'un accouchement, il faut dire dramatique et le deuil d'un enfant mort et puis, devenir la mère d'une Alice qui, elle, sera assignée à la liberté comme sa mère l'était à l'aliénation. On a l'impression qu'elle parle aussi de ce qu'elle a peut-être connu, vécu.

Un roman très Beauvoirien qui a des accents parfois très autobiographiques.

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Olivia De Lamberterie a adoré !

OL : "C'est un livre ouvertement autobiographique. J'ai adoré ce livre. Ça faisait longtemps que je n'avais pas aimé autant un livre de Camille Laurens parce que c'est l'itinéraire d'une fille au travers de ce que la langue française dit des filles. Et ce que la langue française dit des filles est toujours dévalorisant de manière générale. C'est comme si le langage était le miroir de l'inconscient de l'époque. 

Ça commence très tôt dès la première scène qui est absolument géniale. Elle raconte la scène de sa naissance et je me demande pourquoi il n'y a pas plus de scènes d'accouchement dans les livres à ce point réussies parce que c'est formidable. C'est très drôle, c'est une fille qui naît et, au travers du langage, on va comprendre comment c'est un problème. Ça commence avant même la naissance à l’échographie où, comme on ne voit pas de sexe masculin, on considère qu'il n'y a rien à voir. On apprend que c'est une fille avec un ton vraiment désolé, on voit bien que personne n'y croit. 

Le comique se poursuit quand le père va déclarer l'enfant et qu'il n'a pas de nom. Il va finir par l'appeler Laurence, provoquant une réaction très lacanienne de sa grand-mère. Ce que je trouve extraordinaire, c'est qu'elle arrive, une fois cette scène très drôle et très acide passée, à changer complètement de ton. 

Il y a une deuxième scène d'accouchement dans le livre, le sien, elle met au monde son petit garçon qui va mourir, une scène qui est éblouissante. Il y a aussi une scène d'abus sexuel car il faut rappeler aussi que cette rentrée est la rentrée littéraire de la libération de la parole des femmes. 

Les femmes ont enfin le droit de raconter leur émancipation depuis une quarantaine d'années, alors que ça fait 2000 ans que les garçons nous racontent comment ils roulent des biceps.

C'est un livre très fin, de détails et d'une grande fluidité."

Arnaud Viviant a trouvé le livre "trop psychanalytique, reposant sur des éléments étranges"

AV : "C'est peut-être un roman ouvertement autobiographique, mais ce n'est pas un roman fermement autobiographique. C'est bien ça le problème. 

Personnellement, je n'ai pas trop compris où Camille Laurence voulait aller.

Pourquoi a-t-elle choisi cette forme ? Des fois, elle s'exprime à la deuxième personne du singulier comme si elle s'adressait à quelqu'un d'autre qu'elle-même ; des fois, le personnage dit "je". Alors je ne suis pas un grand spécialiste de Camille Laurens, mais j'ai cru comprendre qu'elle avait effectivement perdu un enfant, qu'elle avait écrit non pas une autofiction mais un livre sur cette tragique expérience au point qu'elle avait même accusé Marie Darrieussecq de plagiat psychique à ce sujet

J'aime beaucoup la psychanalyse, mais à un moment, ça devient une espèce de bazar psychanalytique… 

À tel point qu'on a l'impression, et c'est assez désagréable que si sa fille est devenue un garçon manqué, ce qui est déjà une expression assez étrange, c'est pour remplacer cet enfant mort. Le livre repose sur des choses qui paraissent très étranges aujourd'hui. Il y a des raisonnements qui sont complètement périmés et dépassés. Ça donne vraiment un sentiment d'interprétation has been de la sexualité". 

C'est un roman qui m'a laissé très perplexe…

Frédéric Beigbeder estime que c'est un livre plein de généralités qui répète des choses déjà dites

FB : "Camille Laurens a voulu dire que Simone de Beauvoir s'est trompée. En effet, dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir, en 1949, dit "on ne naît pas femme, on le devient". Et là, Camille Laurens contredit Beauvoir en disant "Tu n'es pas née indéfinie, il y a déjà un projet". Le projet consiste à dire que c'est la langue française qui emprisonne la femme dès sa naissance, avant même qu'elle se définisse comme femme. 

C'est un complément à Simone de Beauvoir. Le problème c'est que ce sont beaucoup de choses qu'on a déjà lues.

Quand elle s'énerve, ça fait penser à Christine Angot ; quand elle est sociale, à Annie Ernaux ; "La malédiction de naître fille", c'est une phrase de Gisèle Halimi. 

On se demande pourquoi sortir un livre de plus pour répéter ces choses qu'on connaît par cœur ? Ça m'embête d'être un homme et de dire cela parce que j'espère que si j'étais une femme, je penserais exactement la même chose. À savoir que depuis 1949, les choses ont un peu évolué, il y a quand même eu un petit peu de progrès". 

La littérature, c'est particulariser les choses au lieu de faire des grandes généralités.

Jean-Claude Raspiengeas salue un livre fin et subtil

J-C R : "Je suis d'accord avec Olivia. Ce livre est aussi un travelling à travers les époques, les âges, l'évolution du regard de 1959 à celui de 2020 avec sa fille. Ce qui s'est passé, ce qu'elle raconte, c'est un livre sur la malédiction, dans les années 1950, de naître femme dans le cocon familial et du point de vue de la langue. 

Je me moque absolument de savoir si c'est autobiographique ou s'il est confuse ou pas. La valeur du témoignage et la valeur littéraire elle-même, je trouve ça très bien. 

C'est un livre fin, subtil par rapport au tranchant du propos.

Je n'ai pas de bémol. J'aime beaucoup ce livre". 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Fille" de Camille Laurens

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - Fille de Camille Laurens (Gallimard)

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