Alors qu’une exposition ("Gaston au-delà de Lagaffe") à la BPI au Centre Pompidou rend hommage à Gaston Lagaffe, coup de projecteur sur le lettrage dans la BD de Franquin.

Planche de Gaston parue en 1976 dans le journal de Spirou numéro 1987
Planche de Gaston parue en 1976 dans le journal de Spirou numéro 1987 © Franquin/Spirou/BPI/Dupuis

Lire une planche de Gaston Lagaffe, c’est être ébloui par l’inventivité du dessinateur, par le mouvement des personnages, par le dynamisme de la composition des cases, par le découpage et… par le lettrage. Chez Franquin, la typographie tient une place particulièrement importante.

Dans des planches souvent bavardes, le dessinateur joue sur le gras et le maigre des lettres et fait régulièrement sortir le texte de la bulle, voire de la case. Le propos, dans une police adaptée par les éditions Dupuis depuis le lettrage des années 1960, est écrit en petit puis en grand, voire très grand. Les espaces entre les lettres varient. Les onomatopées scandent le récit. Cette alternance, et ce jeu typographique deviennent alors des éléments à part entière de la narration au service du dynamisme voulu à tout prix par l’auteur.

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Sur le lettrage, Franquin dans ses entretiens avec Philippe Vandooren dans Signé paru 1992 chez Dupuis :

L’écriture de la lettre a une grande importance.

Et poursuit : "On peut écrire de façon sèche, avec des aspérités dans les lettres qui peuvent être aussi molles, tout en rondeur. Il faut faire de fréquents brouillons pour rester expressif. Ce n’est pas du tout manifeste : il y a mille façons d’imiter un bruit.

Moi, je suis lettreur de lettres rigolotes, je ne saurais dessiner des lettres sérieuses. Les règles d’écriture ne figurent nulle part dans une grammaire figée. Elles sont pourtant devant vos yeux : dans la sérénade du klaxon italien de Gaston, dans les coups de sifflet de Longtarin, dans l’explosion de la rédaction, dans les coups de crâne de Prunelle contre le mur. Tout y est."

Planche de Gaston Lagaffe parue en 1971 dans le Journal de Spirou numéro 1708
Planche de Gaston Lagaffe parue en 1971 dans le Journal de Spirou numéro 1708 © Franquin/Spirou/BPI/Dupuis

Sur les onomatopées : Franquin dans ses entretiens avec Philippe Vandooren dans Signé paru 1992 chez Dupuis :

Une chose attaquée par les adversaires de la BD depuis des siècles comme des petits fous, reste les onomatopées. Des « crac » des « boum » et des « paf ». Je les adore et je me demande toujours quels sont les audacieux qui ont inventé « crac » et « boum », pourquoi n’ont-ils pas été mis en prison ou pendus directement ?

L'auteur précise : "Imiter un bruit est un art que certains dessinateurs poussent très loin, c’est très amusant. C’est une espèce de caricature, de portrait d’un son, certaines sont réussies… Lorsqu’on doit mettre un bruit sur le papier, on l’imite soi-même. Puis on l’écrit de différentes façons pour s’en approcher au mieux. C’est un véritable travail de précision. Très complexe à mettre au point soigneusement."

Trois questions à Pierre Huyghebaert, graphiste et typographe

Comment caractériser le lettrage chez Franquin ?

Avec une expressivité dingue, le texte ajoute encore une dose de mouvement aux dessins déjà tellement cinétiques de Franquin. La graphie fusionne avec le dessin pour saturer notre lecture d'actions, de secousses, de bascules et de sons. Ses pratiques les plus fréquentes sont la vitesse, les italiques inversés, le degré d'ouverture et d'oblique, la largeur, la tension des arrondis et des pseudos-droites. Et les terminaisons...!

D’où provient la sensibilité de Franquin à la typographie ?

La pratique du lettrage n'est pas très éloignée de celle du dessin anatomique, avec une compréhension aiguë des tensions et relâchements nécessaires à tel ou tel endroit. Et selon ce qu'ont dit les gens qui ont travaillé avec Franquin, c'était un observateur avide de tout le champ du design autour de lui : architecture, mobilier, textiles, voitures et toutes les machines...

Il n'y a pas de raison que le design graphique et la typographie aient échappé à cet appétit. Et un examen détaillé des dessins montre ses techniques de lettreur avisé, dont l'usage de gouache blanche pour affûter les extrémités et les angles des lettres.

Est-ce commun à l’époque ? Et aujourd’hui ?

Pour ce que j'en connais, la plupart des dessinateurs de l'école franco-belge avaient une formation empirique du lettrage bien suffisante que pour développer une cohérence avec le reste des traits de leurs dessins. Mais cette pratique s'arrêtait en gros là. Comme dans toutes les dimensions de son dessin, Franquin a poussé nettement plus loin la recherche d'une efficacité graphique soufflante.

Certains dessinateurs américains, ou Gotlib, ont aussi exploré des voies diverses. Le manga présente un champ énorme et forcément très différent à ce niveau. La bande dessinée contemporaine élargit exponentiellement son champ graphique et narratif, et explore aussi d'autres champs du lettrage. Je pense notamment au travail de Chris Ware.

► LIRE AUSSI Gotlib vient de mourir.... retour sur l'oeuvre d'un génial créateur, dessinateur virtuose et révolutionnaire, qui avait donné un sérieux coup de pied aux fesses de la BD franco-belge.

►►► Quand Gaston travaillait au journal de Spirou : les 60 ans de Gaston Lagaffe dans L'Instant M de Sonia Devillers, et dans le 7h43 de Patrick Cohen

Apparu un peu par hasard pour aérer les pages de Spirou en février 1957, Gaston est devenu assez rapidement un personnage à part entière. Il fête ses 60 ans par une exposition à la BPI (Bibliothèque publique d'information) du Centre Pompidou à Paris : Gaston au-delà de Lagaffe, l’occasion de redécouvrir ce personnage décroissant d’avant l’heure, et défenseur de la nature.

► LIRE AUSSI Gaston cauchemar du rédac-chef.

►►► Aller + loin : Il a été question du catalogue de l'exposition paru chez Dupuis dans La bande originale. Et Gaston a été sujet de Ces héros qui nous veulent du bien, la chronique philosophique de Thibaut de Saint-Maurice s'intéresse à Gaston Lagaffe, héros improbable pour nous apprendre à "buller" sans culpabiliser ! Et L'éphéméride de Frédéric Pommier consacré à la naissance de Gaston. L'émission l'Instant M consacrée aux 60 ans de Gaston, et la Chronique de Thomas Chauvineau sur le même sujet, et le 7h43 de Patrick Cohen avec la voix de Franquin.

Lire aussi : Gaston hors-série 60 ans : L'anniv' de Lagaffe

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