Le dessinateur de BD, Grand Prix d'Angoulême 2016, voit à 78 ans son travail salué par une impressionnante exposition pendant le Festival d’Angoulême. L’occasion d’une rencontre.

Hermann
Hermann © Jorge Fidel Alvarez/9e art +

Vous avez débuté par une formation en ébénisterie et en architecture. Que vous en reste-t-il ?

Hermann : Rien. J’ai obtenu un diplôme d’une école qui est l’équivalent de Boulle à Paris. Mais je n’ai même pas pratiqué 15 jours. Immédiatement après j’ai trouvé un boulot dans une sorte d’atelier dans lequel on fabriquait des boîtiers. Ma mère a pensé que je ne serai pas heureux, et elle m’a dégoté un boulot de dessinateur en architecture. Heureusement, parce que je ne me sentais vraiment pas bien du tout, et que ça ne collait pas trop avec les ouvriers autour de moi. On ne se comprenait pas.

Pourquoi j’avais trouvé en architecture ? Parce que le soir je suivais des cours d’archi dans une académie des Beaux-Arts. En 1961, quand vous perdiez votre emploi vous en trouviez un dans la journée, c’était plus facile. J’ai bien aimé faire ces dessins d’architecture, mais je précise que je ne suis pas architecte.

Et surtout à ce moment-là, j’ai rencontré mon épouse (je suis toujours avec après 53 ans de mariage). Son frère, était en partie dessinateur pour les scouts de France. Il m’a dit : « Mais dans le fond tu as une bonne patte, pourquoi ne ferais-tu pas de la bande dessinée ? »
Il m’a concocté un petit récit, un peu ironique vis-à-vis d’une BD qui s’appelait La Patrouille des castors qui était gentil, mais gnangnan. Mon travail est tombé sous les yeux de celui qui allait devenir mon scénariste : Greg. Et c’est comme ça que j’ai démarré pour ne plus jamais m’arrêter. C’est un coup de veine.

Greg, comment était-il avec vous ?

Hermann : C’était un type très intelligent qui faisait d’excellents scénarios. Mais il était mauvais professeur et pouvait être vexant. Au lieu de simplement m’expliquer avec des feuilles de papier quand mes crayonnés n'étaient pas assez réussis, il s’emparait d’un crayon à mine très dur, et il traçait des rainures à travers le papier de manière rageuse. J'étais obligé de détruire ce que j'avais fait. Il n’est pas le seul. Il y a des personnes qui, quand elles ont le pouvoir sur quelqu’un, éprouvent le besoin d’être méchantes.

Ça ne m’a pas empêché d’avoir une véritable vénération pour Greg, à un point qui me rendait aveugle. Quelques années après, on avait déjà commencé Bernard Prince et je réalisais en même temps les illustrations des romans westerns écrits par Pierre Pelot. Il avait beaucoup aimé mes illustrations, et avait envoyé à Greg un scénario pour une nouvelle série western. A cette époque-là, je n’en faisais pas encore.

Greg était rédacteur en chef aux éditions du Lombard le matin et l’après-midi, il nous rejoignait au studio. Il nous a dit qu’il avait reçu un scénario, mais que ce n’était pas bon. J’avais une telle confiance en lui... S'il disait que c’était mauvais, c’est que cela l’était. Naïvement, je n’avais pas vu que d’un coup de fesse, il balançait Pierre Pelot en dehors du banc sur lequel nous étions assis. Ce scénario, je ne l’avais pas lu, mais Greg ne m’a même pas mis en position d’éventuellement l’apprécier. Il y a quelques années j’ai appelé Pierre Pelot pour lui expliquer.

Dans quelles circonstances avez-vous vécu au Canada ?

Hermann : En 1957, j’ai émigré avec ma mère et mon frère. Ma sœur s’y trouvait déjà depuis un an. On s’est laissé amadouer par ma sœur. On se faisait des idées de l’Amérique via le cinéma. Mais l’Amérique ce n’est pas ça. C’est une illusion. Je suis arrivé là-bas et j’ai été décontenancé. Ce n’est pas notre décor. En fait, on n’était pas vraiment bienvenus. J’y ai vécu trois ans et je suis rentré.

Votre envie de dessiner la nature vient-elle de là ?

Hermann : Non, je suis né en Haute-Ardennes, où se trouve le circuit de Spa-Francorchamps. C’est la partie la plus jolie du pays. Non, ce n’est pas vrai, je suis un peu chauvin ! J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 12 ans. C’est beau la nature. Je suis très terrien. Même si j’aime aussi les vieilles pierres aussi, les vieux édifices. Pour moi les bâtiments modernes, c’est impressionnant, mais ça a très peu de charme. J’aime avoir un rapport un peu intime avec la nature. J’aime le monde animal. Enfant, j’ai même été un petit braconnier. Je posais des pièges à grives que je vendais en catimini aux hôtels du secteur pour me faire un peu de sous.

Comment êtes-vous venu au western ?

Hermann : C’est un genre qui a toujours plu aux jeunes. Et j’ai toujours aimé les films de cowboys… Mais les films à la John Wayne commençaient à me fatiguer. C’est à ce moment-là que Greg m’a mis en selle et j’y ai pris du plaisir. De plus, ça a marché tout de suite commercialement. J’étais mal placé pour faire la fine bouche.

Détail de la couverture de Duke d'Hermann et Yves H.
Détail de la couverture de Duke d'Hermann et Yves H. © Aucun(e)

Et aujourd’hui que diriez-vous de votre travail sur Duke, votre prochain livre ?

Hermann : Ce n’est pas la même approche. Ici on est dans l’humain. Il y a bien toujours des saloons, des baraques en planche, des chevaux, la poussière en été, la gadoue en hiver… Mais là, c’est un scénario de mon fils, qui aborde le western en étant plus proche du comportement des hommes. Et ça me plaît. A la fin de ma collaboration avec Greg, ses personnages à l’emporte-pièce commençaient à me lasser. Comme il était sollicité par ailleurs, il n’était plus aussi motivé pour en faire de bons.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec votre fils ?

Hermann : Mon fils voulait faire de la BD depuis longtemps. Comme je ne suis pas quelqu’un d'autoritaire, je l’ai laissé faire. Mais il était nerveux, faisait quelques pages puis les jetait. Il n’est pas mauvais dessinateur du tout, mais il est assez exigeant. Je voyais bien qu’il était malheureux. Un jour je lui ai dit : « Tu as envie de faire de la BD, tu me dis que tu aimes de plus en plus le scénario, et bien tu vas me faire un scénario ». Ça lui a valu une volée de bois verts parce que c’était une nouvelle façon de narrer. J’avais même eu les compliments de Cosey ! Il a fallu le rassurer. Et les ventes ont été normales. Il y a eu des échos bons et réservés, et c’est normal. Vous savez, parfois, le public n’est pas apte à saisir ce qui est un peu plus haut que son crâne.

Comment votre dessin a évolué ?

Hermann : C’est naturel. Au fur et à mesure que vous mûrissez, vos exigences changent. De plus, on m’a offert des outils différents : je les ai utilisés et je me suis adapté. Dans la mesure où l’outil vous convient, vous obtenez quelque chose de légèrement différent. C’est un élément supplémentaire dans votre travail. Ma vie est faite de détails, de hasards. Je n’ai jamais choisi d’évoluer délibérément. L’évolution est venue naturellement. Même si j’ai regardé comment faisaient mes confrères.

Duke veut faire la justice lui-même ?

Hermann : C’est l’adjoint du shérif qui trouve déplorable la mollesse de son chef. Ce n’est pas un mauvais homme, mais comme certains politicards, il ménage la chèvre et le chou. J'ai adoré dessiner la scène dans la neige, vers la fin. C’était un vrai plaisir. La neige est un très bon comédien, il ne suffit pas de recouvrir tout d’un manteau de blanc. Il faut arriver à l’exprimer, à la sentir. Il faut deviner le silence du cheval qui piétine la neige. Il n’y a pas de bruit. Ce n’est pas systématique. Ne me demandez pas comment je fais. C’est une question de sensibilité. Vous l’avez ou vous ne l’avez pas. Il y a des gens qui dessinent admirablement, mais qui ne créent pas de climat. Si je m’interroge trop sur mon art, je risque de construire des recettes. Et rien n’est plus dangereux que des recettes.

Feuilletez quelques pages de Duke

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  • Hermann invité du NouveauRendez-Vous, l'émission de Laurent Goumarre
  • Grand prix 2016, Hermann sera l'objet d'une exposition rétrospective au Festival d'Angoulême. En quelques thèmes phares (la nature, un monde violent, la couleur, un monde en perpétuel mouvement, le labeur...), et avec la présentation de très belles planches originales, elle donne à voir l'étendue du talent du dessinateur.
Hermann, dans l'exposition à Angoulême
Hermann, dans l'exposition à Angoulême © Radio France
Dans l'exposition Hermann : la partie consacrée à la couleur.
Dans l'exposition Hermann : la partie consacrée à la couleur. © Radio France

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