Pour honorer les femmes au-delà de l’espace et du temps, Estelle Gapp publie aujourd'hui "Je t’aime affreusement", un roman retraçant le destin singulier d’une mère et de sa fille, liées par l'amour de la poésie : Marina Tsvetaeva et Ariadna Efron.

Marina Tsvetaeva et sa fille Ariadna
Marina Tsvetaeva et sa fille Ariadna © Getty / Anonyme / Heritage Images

En 2017, pour un projet d'émission sur l'œuvre de Marina Tsvetaeva, sur France Culture, Estelle Gapp effectue une relecture des Carnets de la poétesse russe et, par une saisissante intuition, découvre entre les lignes :

Une petite fille de quatre ans, aux grands yeux bleus transparents, qui apprend à lire et à écrire. 

Cette enfant est née à Moscou en 1912, cinq ans avant la Révolution d'Octobre, elle s'appelle Ariadna, elle est la fille aînée de Marina. Au-delà du temps et de l'oubli, ce miracle de l’édition des textes sublimes de sa mère est l’œuvre de sa vie.

Dans une réalité plus haute, là où le temps s'abolit, là où histoire et fiction se mêlent, on pourrait affirmer qu'Ariadna a invoqué Estelle pour inscrire à jamais cette étonnante histoire d'amour que l'on va lire aujourd'hui. Par fidélité à cette enfant fascinée par sa mère, Estelle Gapp la révélera dans l'émission Une Voix, une Œuvre et prolongera cet acte dans un livre.

L'auteur, Estelle Gapp
L'auteur, Estelle Gapp / Marine Poron

Ariadna Efron, en 1963,  dans Chroniques d’un Goulag ordinaire :

Les années passeront, des gens viendront auxquels il sera donné de vaincre l’oubli, de parler de ce qui a été tu, de ressusciter ce qui a été bafoué et assassiné.

Le livre, "Je t'aime affreusement"

📖 Je t'aime affreusement est publié aux éditions des Syrtes

La belle originalité de ce livre réside, non seulement en ces lettres imaginaires et très documentées d'Estelle Gapp, mais aussi en sa structure ternaire. Trois voix de femmes en contrepoint pour raconter une histoire d'amour absolu.

  • Celle d'Estelle Gapp, auteur inspirée, se substituant à Ariadna pour reprendre le fil intime d'une relation épistolaire, en avalanches de mots, seuls liens charnels pour une famille éprouvée par un destin d'exils réitérés. 
  • Celle de Marina Tsvetaeva, avec la publication de lettres inédites à sa fille, lettres bien réelles, débordantes d'amour et de compassion, au cœur même de l'ouvrage. 
  • Celle d'Irina Émélianova, amie intime d'Ariadna et belle-fille du poète Boris Pasternak. Cette femme écrivain, dont le texte valide les liens imaginaires entre Ariadna et Estelle, vient conclure l'histoire en l'élevant à la hauteur de la tragédie, lui ouvrant le vaste espace des symboles.

Cet ouvrage sur le mode épistolaire permet de reconstruire petit à petit le puzzle d'une vie fragmentée, avec les biographies complexes, puisque discontinues entre elles, des membres de la famille Efron. Les dates et données historiques constituent également un témoignage poignant sur les conditions de vie extrêmes d'une famille russe modeste, une famille d'artistes, que ce soit la déréliction vécue en exil en Europe ou à Moscou avec les pressions politiques et les violences répétées.

Ariadna Efron, en 1952, dans Chroniques d’un Goulag ordinaire :

Chaque jour, chaque minute, j’appelle à l’aide un miracle qui me ramène dans le monde des vivants.

"Entre mère et fille : un ravage"

Pour comprendre ce lien d'amour tumultueux qui unit Marina Tsvetaeva et sa fille Ariadna, revenons au remarquable essai littéraire de la psychanalyste, Marie-Magdeleine Lessana, Entre mère et fille : un ravage, paru en l'an 2000 dans la collection Pluriel chez Hachette. 

Illustré par des couples mère-fille célèbres, ce texte aborde le concept de « ravage » comme une expérience décisive et essentielle de ce lien particulier, puisqu'inscrit dans toutes les dimensions de la réalité. Le dépassement du ravage, selon Marie-Magdeleine Lessana, peut être considéré comme un passage nécessaire, après le ravissement du même, pour une prise de conscience puis une libération dans un rapport apaisé d'altérité.

À travers ce prisme, la lecture des lettres d’Estelle Gapp, lettres qu’aurait pu écrire Ariadna à sa mère, retentit donc comme une expérience intérieure salvatrice, une série d’étapes vers une purification du lien mère-fille, vers un possible pardon après la légitime colère

La confrontation improbable des deux personnalités se résout, d'une part, avec la prise de plume dans l'imaginaire, d'Estelle pour Ariadna, la fille, et d'autre part, avec la réponse dans le réel, de Marina, la mère ; l'échange bouleversant qui en résulte dépasse la position des sujets et le tourbillon des âmes rejoint l'universel de la relation mère-fille, avec cette extrême sensibilité de l'âme russe.

La répétition des surnoms affectueux, des images fortes, des symboles, structure subtilement ce chaos émotionnel, révélant le couple mère-fille fusionnel dans leur "Palais-Grenier", la dévotion totale d'une enfant fascinée par sa mère, sublimant ses besoins avec la poésie pour toute nourriture, remplaçant le pain manquant. 

Puis l'attitude de plus en plus exigeante et ambivalente de Marina, les conditions difficiles d'existence matérielle, l'éclatement familial, l'inévitable rupture justifiée par le goût de vivre d'Ariadna devenant jeune fille, son destin douloureux dans le choix de son retour au pays, l'épuisement en camp de travail, le poids de la culpabilité, le suicide de sa mère en 1941 et enfin, sa décision ultime de consacrer le reste de sa vie à l'édition des œuvres de Marina Tsvetaeva, afin qu'elle existe à jamais.

Ariadna Efron à son départ seule pour Moscou, Paris le 15 mars 1937
Ariadna Efron à son départ seule pour Moscou, Paris le 15 mars 1937 / Musée mémorial de Marina Tsvetaeva, rue Boris et Gleb, Moscou

Ariadna Efron, dans une lettre au poète et romancier, Boris Pasternak :

Je couve les manuscrits de maman comme une poule couve ses œufs.

Le livre et ses lectures publiques

Publié aux éditions des Syrtes, le livre Je t'aime affreusement d'Estelle Gapp sort en librairie ce jeudi 7 mars, veille de Journée Internationale des Femmes ; une éclosion printanière qui se prolonge tout au long du mois avec des dédicaces, des lectures à une ou deux voix ainsi que des projections photographiques :

  • Samedi 16 mars à 14h, lecture et dédicace sur le stand des éditions des Syrtes (LH42), au Salon du Livre, Porte de Versailles à Paris.
  • Dimanche 17 mars à 17h, lecture à deux voix, en compagnie de la traductrice Aleksandra Svinina sur le stand Russie, au Salon du Livre, Porte de Versailles à Paris.
  • Vendredi 29 mars à 19h, lecture et dédicace à la Librairie Les Mots Retrouvés, Avenue du Parc, Vitry-sur-Seine.
  • Samedi 30 mars 15h, lecture, dédicace et projection de photographies, en compagnie d’Irina Emélianova, amie intime d’Ariadna Efron à la Bibliothèque Marina Tsvetaeva, Rue de la Glacière, Paris 13e.
  • Vendredi 5 avril à 19h, lecture et dédicace à la Librairie L’Écume des Pages, boulevard Saint-Germain, Paris 6e.

Pour aller plus loin

En tant que productrice à Radio France, Estelle Gapp a signé trois documentaires pour France Culture, sous la direction d'Irène Omélianenko. Vous pouvez réécouter Une Vie, une Œuvre, diffusée en décembre 2017 dans une réalisation de Manoushak Fashahi : Ariadna Efron (1912-1975), dans les labyrinthes de l'Histoire.

Vous pouvez visionner sur Viméo, l'unique film documentaire français consacré à Marina Tsvetaeva, Élégie de Paris: Marina Tsvetaeva, réalisé par Aleksandra Svinina à l'occasion de l'année croisée France-Russie en 2010 . Ce film présente des photos inédites d'Ariadna Efron.

Une autre femme traverse ces chemins qui mène à la Poésie russe de Marina Tsvetaeva ; il s'agit de Véronique Lossky, traductrice de l’intégralité de la poésie lyrique de la poétesse russe. Véronique Lossky est morte à Paris, le 17 mars 2018. Ce livre d'Estelle Gapp est aussi un hommage à l'extraordinaire sensibilité bilingue de cette remarquable traductrice, rendant lisible en français l'art poétique de Marina Tsvetaeva. Vous la retrouverez dans le documentaire ci-dessus.

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