Jean-Marc Rochette, l'auteur du "Transperceneige", signe une superbe autobiographie dessinée. Dans "Ailefroide", il raconte sa jeunesse d’avant la BD, et décrit sa passion de l’alpinisme. Rencontre.

Détail d'une planche d'Ailefroide de Jean-Marc Rochette
Détail d'une planche d'Ailefroide de Jean-Marc Rochette © Corbis / Casterman

Jean-Marc Rochette l'assure : c’est son éditrice qui l’a poussé à écrire Ailefroide, son autobiographie dessinée, du nom d'une montagne mythique du massif des Ecrins. 

"Jusqu’à présent quand je parlais de montagne, ça n’intéressait personne. Peut-être que je ne savais pas comment en parler. Surtout, les gens dans les années 1980 n’étaient pas intéressés par l’alpinisme, en particulier dans le milieu parisien de la BD. Quand je parlais aux dessinateurs de couloirs de glace, ça ne leur disait rien, ils n’avaient pas d’images à mettre dessus."

Des souvenirs très nets

"Mes aventures en montagne m’ont marqué au fer rouge. Je m’en souviens très nettement. Donc quand j’ai commencé à écrire avec Olivier Bocquet, c’est revenu de façon logique : mes premières voies à Fontaine avec Philippe Sempé, le fait de faire le pic Coolidge avec lui...

Je me suis aperçu qu’à chaque voie il y avait un sujet potentiel : par exemple : dans la face sud du Pavé, il y a l’orage et la foudre, dans le couloir nord-est des Bans, c’est la chute de pierres. Dans  la voie Bonatti du Coolidge, c’est une chute, dans le pilier direct Franco, au pied sud des Ecrins, c’est le bivouac…

Mais une voie qui se passe bien, c’est sympa aussi. On arrive au sommet, et on est très heureux. J’ai failli me tuer sur le glacier de la face nord de L’Ailefroide. Et quand j’ai tiré le fil de ma mémoire, je me suis souvenu de tout : de la marche, du matin…"

Une biographie finement mise en scène

"Dès le début, je voulais que l’on évoque la face nord de l’Ailefroide. Je voulais que le lecteur se dise : « ces gosses prennent énormément de risque » et qu’il ait peur. J’ai souhaité que le lecteur se demande quand ils vont faire l’ascension nord de l’Ailefroide.

Il y a des lecteurs qui ont peur d’entrée, en particulier les mères de famille pour lesquelles c’est un film d’horreur. Il a fallu évoquer des choses difficiles comme la mort de mes compagnons, les relations parfois tendues avec ma mère. Mais comme je n’ai pas l’habitude de me répandre… ça ne pleurniche pas trop."

Une mère de caractère

Détail d'une planche d'Ailefroide de Jean-Marc Rochette
Détail d'une planche d'Ailefroide de Jean-Marc Rochette / Casterman

"Avec ma mère, notre relation était pleine d’incompréhensions. Elle avait du caractère, moi aussi. En plus elle était très provocatrice. Elle avait été marquée par la perte de son mari pendant la guerre d’Algérie alors qu’elle était encore jeune. Je lui dédie le livre parce que c’est elle qui m’a fait découvrir la montagne, et les musées qu’elle adorait."

Les prédécesseurs

"Chez les alpinistes, les noms des ouvreurs sont très importants. Par exemple, le pilier sud des Ecrins, c’est la Franco du nom du couple qui a ouvert la voie : Jean et Jeanne Franco. En plus, j’étais assez historien de la montagne. Et dans les topos-guides, c’est marqué : le jour de l’ouverture, l’ouvreur, et la description de la voie. C’est la façon normale de nommer la voie. On ne meurt pas dans l’alpinisme. On se rappelle des prédécesseurs."

Les indications techniques à destination des grimpeurs

"J’ai des lecteurs grimpeurs à Grenoble. J’ai fait un repas avec des anciens copains qui sont devenus guides… Et c’est avant tout pour eux que j’ai fait ce livre. Si des lecteurs qui n’y connaissent rien qui l’apprécient, tant mieux ! Mais j’ai apporté un soin particulier aux noms des voies parce que tout est vrai. J’avoue, j’aimerais bien que de jeunes grimpeurs s’amusent à refaire les courses de montagne, les voies que j’ai faites, qu’il y ait une « liste de courses » Rochette !"

La peinture

"Le passage par la peinture se voit surtout dans les paysages. J’ai une façon de traiter la montagne plus proche du peintre que du dessinateur, ou de l'illustrateur. Je la rends plus vivante, et j’ai une compréhension des masses.

Dessiner ces paysages de l’Oisans avec un sens narratif était l’une de mes motivations. C’est une aventure avec le risque de la mort… Le lecteur doit le sentir. D’ailleurs on ne s’intéresse à la montagne que quand il y a une tragédie. Les gens s’intéressent à Elisabeth Revol pour ça, avant on n'avait jamais entendu parler d'elle (en février dernier, cette alpiniste drômoise a été secourue à plus de 7000 mètres d'altitude dans l'Himalaya après avoir dû abandonner son compagnon de cordée, ndlr)".

Le choix de la BD au lieu de l’alpinisme

"J’ai arrêté l'alpinisme parce que j’allais de plus en plus à Paris faire de la BD. Je m’entrainais de moins en moins et je m’étais blessé gravement… Si j’étais resté en Isère, malgré mon accident je pense que j’aurais continué à grimper. La preuve : aujourd’hui, j’ai racheté une maison près de Grenoble et à 60 ans, je regrimpe des 5/5 sup (des voies parmi les plus difficiles, ndlr), alors que je pensais que c’était fini. 

Je ne me souviens pas du jour exact où j’ai divorcé de la montagne, mais la dernière voie dure que j’ai grimpée, c’était la face sud de la Meije, la voie directe, la Pierre-Allain, l’une des plus belles voies des Alpes. Elle mesure quand même 1000 mètres et elle finit à 4000 mètres d’altitude, c’est une merveille. C’est un peu comme si j’avais fait LA voie que je voulais faire. J’ai terminé sur un gros truc. C’est une face encore plus belle que l’Ailefroide".

Comment dessiner Ailefroide, la leçon de dessin de Jean-Marc Rochette

►►► Découvrez quelques pages d'Ailefroide en avant-première

Ailefroide, altitude 3954 de Jean-Marc Rochette avec Olivier Bocquet est publié chez Casterman

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