Après "La méprise : l'affaire d'Outreau" et "Le Quai de Ouistreham", la grande reporter se plonge dans un fait-divers, l'histoire d'un crime dans le village de Montréal-la-Cluse il y a 7 ans. Un livre qui a conquis à l'unanimité les critiques, profondément touchés par la narration édifiante de Florence Aubenas.

La grande reporter pour "Le Monde" Florence Aubenas, juin 2012
La grande reporter pour "Le Monde" Florence Aubenas, juin 2012 © AFP / Pierre Verdy

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

La journaliste et écrivaine à qui l'on doit notamment "Le Quai de Ouistreham", dont Emmanuel Carrère a tiré un film avec Juliette Binoche qui devrait sortir au printemps. 

La nouvelle enquête de Florence Aubenas commence en décembre 2008 dans la petite ville de Montréal-la-Cluse, dans l'Ain, à la poste où elle travaillait, Catherine Burgot, 41 ans, enceinte, est assassinée de vingt huit coups de couteau et 2500 euros sont dérobés. Un jeune marginal est suspecté et placé en garde à vue. C'est Gérald Thomassin, un acteur qui a eu son heure de célébrité en 1991, lorsqu'il a reçu le César du meilleur espoir masculin pour son rôle dans "Le petit criminel" de Jacques Doillon. 

Il est relâché. Il est à nouveau interpellé en 2013, mis en examen et incarcéré. Son avocat de l'époque est Eric Dupond-Moretti. Faute de preuves, il est remis en liberté en 2015. Quatre ans plus tard, coup de théâtre, un nouveau suspect est trahi par son ADN retrouvé sur les lieux du crime. Alors que Gérald Thomassin allait être lavé de tout soupçon, il disparaît, on est le 29 août 2019. À la veille du procès d'assises, il disparaît du côté de Nantes après un voyage en train dont Florence Aubenas lui a payé le billet. 

Florence Aubenas a mené l'enquête pendant six ans, et son livre, qui emprunte à la fois à Truman Capote et à Simenon, est un portrait de Thomassin, mais aussi de cette France reculée, montagnarde de ces années-là. 

C'est passionnant, c'est édifiant, c'est exceptionnel !

Pour afficher ce contenu Facebook, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d’utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

S'il se lasse des livres sur les faits-divers, Frédéric Beigbeder a "adoré" celui-ci pour "son originalité"

"Il y a beaucoup de livres qui parlent de faits divers maintenant, depuis Truman Capote… Je pense aussi à Emmanuel Carrère. J'ai tendance à en avoir un peu marre de la littérature type "Faites entrer l'accusé qu'on enquête". 

En revanche, Florence Aubenas a vraiment très bien réussi le sien

Ça fonctionne et pour trois raisons : 

  • D'abord, elle décrit une France profonde qui est un peu celle que décrivait Nicolas Mathieu dans "Leurs enfants après eux". Cette France cassée, dans une vallée du plastique, là où tout le monde travaille pour l'industrie du plastique et où il ne se passe pas grand chose d'autre. Tous les personnages sont vraiment au bout du rouleau. Cette ambiance-là, elle la restitue très bien, comme elle le faisait déjà dans "Le quai de Ouistreham".
  • Elle fait le choix d'une écriture plutôt objective, à part peut-être au début où elle se met en scène, mais sinon, la plupart du temps, c'est quand même assez distancié et c'est ça que j'ai trouvé intéressant. C'est vraiment du roman de non-fiction qui arrive à conserver le côté romanesque, telle une description de cette histoire-là
  • C'est une histoire de disparition. Comme Xavier Dupont de Ligonnès, on ne sait pas si Thomassin vit ou s'il est mort. 

Le fait que cette histoire-là ne soit pas encore résolue, c'est ce qui donne peut-être toute son originalité au livre

C'est beaucoup plus intéressant de parler d'un crime irrésolu ou d'un des personnages principaux dont on ignore ce qu'il est devenu".

Pour Arnaud Viviant "ce livre est absolument magnifique et gracieux dans sa narration"

"Elle maîtrise tous les tenants et les aboutissants de cette histoire. 

La construction est remarquable parce, après le prologue, on comprend qu'elle a passé beaucoup de temps avec Gérald Thomassin durant ces six années, qu'il y a eu une proximité. C'est une dizaine de pages après ce prologue que Florence Aubenas disparaît complètement de son récit. C'est là qu'on comprend qu'elle a recueilli elle-même tous ces éléments. 

C'est absolument merveilleux parce que c'est le contraire de Emmanuel Carrère. On quitte la narcissique non-fiction pour la disparition du narrateur 

Par ailleurs, alors qu'on aurait tous tendance à se dire qu'un fait divers, c'est forcément glauque, il s'avère que tous les personnages de cette histoire, c'est aussi la grâce. Les marginaux, dans son livre, ont tous quelque chose. Elle montre tout le temps une face positive de ses personnages. L'histoire de la victime est très belle ; le père de la victime est un personnage absolument incroyable ; l'espace où cela se passe avec l'histoire de cette vallée qui consacre son activité économique à l'industrie du plastique, mais aussi cette ferme des meuniers qui est un espace hors champ un peu magique où les marginaux se retrouvent. 

Florence Aubenas fait de ses personnages et de leur lieu d'évolution un cadre presque mythique, qui fait qu'on est vraiment pris dans un roman

C'est l'anti-Jablonka, avec Laetitia, où il essayait tout le temps de moraliser, de sociologiser son histoire. Là, avec Florence Aubenas, ce n'est absolument pas le cas. 

La narration est dotée d'une beauté intérieure, d'une humanité extraordinaire alors même qu'il s'agit, à la base, d'un crime crapuleux, c'est absolument magnifique

Il y a aussi une très belle description de l'appareil judiciaire, de ses qualités comme de ses défauts parce que, malgré tout, il y a quand même eu des problèmes dans l'enquête qui ont fait qu'elle n'a pas encore abouti".

Jean-Claude Raspiengeas touché par la grande proximité que l'auteure entretient avec ses personnages, donnant toute sa beauté au récit

"La patte de Florence Aubenas est magnifique, que ce soit dans ses articles du Monde ou ceux d'autrefois de Libération autant que ses livres. 

Elle est une des rares aujourd'hui à s'intéresser à ce qui n'intéresse personne : cette France des invisibles, oubliée, reculée où il ne se passe rien, ou la fausse quiétude de l'endroit n'est jamais troublée

D'autant qu'elle passe beaucoup de temps avec les gens quand on lit ses reportages. C'est frappant ces six années d'enquête sur place ! Surtout ce qu'elle arrive à traduire de ces endroits victimes des aléas économiques, ou on a licencié à tour de bras. C'est en même temps une région touristique et, ce qu'elle montre très bien, c'est comment, lorsqu'un fait divers advient, tout se retrouve bouleversé, y compris dans la tête des gens. L'empreinte reste durable puisque le criminel n'est toujours pas retrouvé. 

Elle applique vraiment la leçon de Jean Renoir où tout le monde a ses raisons, avec cette façon qu'elle a de s'emparer pleinement de tous les personnages, en étant en même temps proche de tout le monde, de la victime, du mari, de l'amant, de Gérald Thomassin, des Dalton… 

Il y a une proximité naturelle chez elle avec ses personnages, et pas une simple immersion, qui fait qu'elle éponge véritablement les milieux où elle s'introduit

Et il y a cette patience continuelle qu'on ressent, son approche prudente qui donne tout un sens magnifique à ces personnages qui, dans la vie, n'en ont pas forcément. Elle accorde à ces personnages une existence, un destin assez magnifique. 

Non seulement elle s'introduit objectivement dans le récit mais elle fouille véritablement la vie des gens, exprimant en même temps quelque chose de très beau sur l'enquête de police et judiciaire. Elle raconte comment la police fouille absolument tout de tous les individus qui entrent dans son radar. D'ailleurs elle a, à ce moment-là, une phrase magnifique : "Une instruction judiciaire ressemble à une dévastation". 

Dans ce village livré à l'impuissance de l'enquête pendant toutes ces années, c'est les rumeurs qui dominent tout. Donc, tous ceux qui ont été suspectés à un moment ou à un autre vont traîner toute leur vie le poids de cette suspicion. Ils ne s'en remettront pas en dehors de leur souffrance propre. Tout le monde est dévasté dans cette histoire". 

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

12 min

"L’Inconnu de la poste" de Florence Aubenas

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - "L’Inconnu de la poste" de Florence Aubenas (Éditions de L'Olivier)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧  Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTEZ - L'invitée de 7h50 : Florence Aubenas au micro de Léa Salamé 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.