Gros succès en librairie pour le roman de l’Italienne Rosella Postorino, inspiré d’une histoire vraie, celle de Margot Wölk, devenue dans le roman Rosa Sauer. Mais c'est aussi (à l'exception de Patricia Martin) un gros tollé critique, au "Masque & la Plume" !

Hitler en 1936
Hitler en 1936 © Getty / Heinrich Hoffmann

Le roman résumé par Jérôme Garcin

En 1943, dans son quartier général de Prusse orientale, appelé « la tanière du loup », Hitler, qui craignait toujours d’être empoisonné, demanda à dix femmes de goûter les plats qu’il allait consommer (pour l'essentiel des légumes puisque le Fuhrer était végétarien). Rosa, âgée alors de 26 ans, s’exécute sous la menace des SS et se demande chaque fois si la première bouchée n’est pas la dernière. Sans compter qu’elle vient de Berlin et qu’elle est considérée comme une étrangère par les autres femmes. Et puis il y a aussi l’odieux lieutenant Ziegler, qui est amoureux d’elle... 

Le roman se présente comme la confession tardive de la goûteuse d’Hitler, qui se considère comme « à la fois victime et coupable puisqu’elle a contribué à maintenir en vie un monstre »

Arnaud Viviant : "On est passés du roman à l'eau de rose au roman à l'urine d'asperge !"

AV : C'est le point Godwin de la littérature ! On avait déjà eu La cuisinière d'Himmler par Franz-Olivier Giesbert, maintenant on a La goûteuse d'Hitler... J'attends Le sommelier de Göring, Le pâtissier de Ribbentrop et Le boucher de Mengele !

Le point Godwin, c'est quoi ? Cette histoire d'Hitler végétarien c'est la pure propagande nazie ! Ça l'était déjà à l'époque : Hitler a fait boucler les sociétés végétariennes en 1933. Les végétariens allemands ont dû quitter le territoire, les revues végétariennes ont été interdites. On disait aussi qu'il ne fumait pas et qu'il ne buvait pas : c'était de la propagande ! Et puis vous imaginez bien qu'en 1942, alors que la viande commençait sérieusement à manquer en Allemagne, il y avait une idée de propagande de dire qu'il ne mangeait pas de viande ! (en plus de l'austérité du personnage…)

En dehors de ça : ce livre est une merde. C'est un mélo... Elle est aux toilettes, son urine sent l'asperge parce qu'elle en a mangé, et elle pense à Hitler en se disant que son urine sentait pareil… C'est aberrant

Ce livre est d'une nullité incroyable.

Patricia Martin y a vu un beau personnage romanesque

PM : C'est vrai, l'histoire de l'urine, mais tu ne peux pas résumer le livre à ça quand même !

Il y a une question que je me suis posée à la fin : on ne sait pas si cette femme, qui a réellement été la goûteuse d'Hitler, a écrit un journal, a pris des notes... Elle a témoigné dans une interview et c'est de ça que s'est inspirée Me Postorino. Cette dernière a voulu la rencontrer et, manque de bol, l'ancienne goûteuse est morte. bon. Mais dans cette interview, elle n'a pas dû raconter tant de choses que ça, donc comment a-t-elle travaillé ? Sur quels documents s'est-elle appuyé ? Ça, c'est intéressant, pour savoir si ça correspond vraiment à la réalité de cette femme. Moi je n'ai aucun élément pour le dire. Avec ce que tu me dis d'Hitler, si elle se trompe à ce point-là, on peut dire que tout le reste est approximatif...

Mais je trouve que sinon, c'est un beau personnage romanesque. C'est une femme qui est emblématique de quelque chose d'ordinaire. Le Ziegler qui va tomber amoureux d'elle : le fait-il vraiment ? On n'en sait rien : ils sont dans la folie de la guerre, ils sont seuls, lui est loin de sa famille qu'il ne voit jamais... 

Je trouve que, psychologiquement, cette femme est sur un fil. Ce n'est pas glorieux. Et si elle meurt, elle ne va pas mourir en héros - elle le dit d'ailleurs : elle va mourir comme un rat. Tous ces gens, d'un côté ou de l'autre, passent leur temps à avoir la trouille de qui est au-dessus - ça c'est quand même bien vu ! Et tu vois bien quand même comment la guerre donne des gens dont la vie est totalement sacrifiée.

Jean-Claude Raspiengeas n'a pas cru (du tout) à cette histoire d'amour

JCR : C'est ambitieux, puisqu'on est à la première personne du singulier. Très vite, on se rend compte qu'elle n'a pas énormément de documentation. Oui, c'est un roman donc elle est libre de faire ce qu'elle veut… mais comme en même temps elle nous dit que c'est une histoire vraie... 

Il y a en effet l'atmosphère oppressante d'hostilité, de violence sourde, les galonnés fanatisés, l'ambiance d'angoisse à chaque repas, à chaque cuillère, le confinement, la soumission : tout ça y est.

Bon il y a les parties obligées de ce genre de roman :

  • l'apprentissage du salut nazi qui contracte tout le corps, ce n'est pas un truc naturel
  • la brûlure et le souffle chaud des autodafés
  • (évidemment) l'épisode de l'empoisonnement
  • l'attentat raté contre Hitler
  • la débandade des derniers jours
  • la description de ce monde absurde et dément

Sauf que. À un moment, cette histoire d'amour, c'est n'importe quoi ! C'est à dire que cet officier nazi, qui vient tous les soirs, qui passe la nuit (la nuit !) devant la fenêtre de cette femme qui est asservie, qui est une esclave pour les Nazis et pour lui officier. Et il va passer toutes les nuits devant sa fenêtre sans bouger, à attendre qu'elle vienne le voir ? Ce type dont l'ordinaire est d'asservir qui il veut et de profiter de qui il veut de la pire des façons qui soit, il est là comme un premier communiant à attendre tous les soirs. En plus, avec le risque d'être vu, dénoncé... Bref, il y a un moment où c'est un peu invraisemblable. Et c'est dommage. 

En tous cas, ce n'est pas renversant comme livre.

Olivia de Lamberterie a été consternée

OdL : J'ai trouvé ça consternant de la première à la dernière ligne

D'abord, je trouve extrêmement malhonnête, ce qu'elle fait, parce qu'elle voit l'article de cette dame dans le journal, elle est un peu lente à lui écrire, et la dame est morte. Au lieu de se dire "Je vais faire un autre livre", elle se dit "Je vais faire un livre en me posant la question « Et si j'étais à la place de cette femme ? Alors je suis donne mon prénom »" C'est déjà  n'importe quoi.

Après, c'est écrit... Mais moi, je regrettais Foenkinos énormément ! C'est plat comme un trottoir. On devrait, à chaque bouchée que cette femme porte à ses lèvres, avoir la trouille qu'elle meurt empoisonnée ! On s'en fout ! Mais on se dit "Mais qu'elle meurt, que ce soit fini !" Il y a dix femmes. Page 150, je ne pouvais toujours pas vous dire qui était qui. Elle n'arrive pas à les faire exister. Ça n'a aucun sens. On se dit "Evidemment elle va avoir une histoire d'amour avec un Nazi, et évidemment l'histoire d'amour arrive - qui est pathétique. 

Ça m'a fait pensé à Karl Lagerfeld, disparu il n'y a pas très longtemps, que j'avais interviewé. Je lui avais demandé s'il lisait des romans contemporains et il m'avait dit avec son arrogance : 

Les romans contemporains, c'est de l'histoire pour les concierges. 

Ça m'a fait penser à ça tout le livre !

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"La Goûteuse de Hitler" de Rosella Postorino : les critiques du "Masque & la Plume"

📖  Le livre de Rosella Postorino est à retrouver chez Albin Michel

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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