La romancière, prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes", signe, juste après "Royan : la professeure de français", un nouveau roman dans lequel une avocate défend une mère infanticide et renoue avec un souvenir d'enfance. Au "Masque", seul Frédéric Begbeider a émis quelques réserves.

"La vengeance m'appartient", le dernier roman de Marie NDiaye : qu'en ont pensé les critiques du Masque & la Plume ?
"La vengeance m'appartient", le dernier roman de Marie NDiaye : qu'en ont pensé les critiques du Masque & la Plume ? © AFP / IDRISS BIGOU-GILLES / HANS LUCAS

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Un certain Gilles Principaux - qui pourrait être un autre personnage de Yasmina Reza - se présente le 5 janvier 2019 au cabinet de Me Suzanne. Il voudrait que cette avocate de 42 ans, tout récemment installée dans la bourgeoise ville de Bordeaux, prenne la défense de sa femme Marilyne qui dit avoir noyé dans la baignoire leurs trois jeunes enfants. Maître Suzanne, qui est d'origine modeste (c'est important pour qu'on comprenne le roman) est surprise que l'on fasse appel à elle pour une affaire d'une grande importance dont parlent tous les journaux. Surprise aussi parce qu'il lui semble avoir connu ce Gilles Principaux autrefois, il avait 14 ans, elle avait 10 ans. Sa mère faisait du repassage dans la riche maison des Principaux. Mais est-ce que son souvenir est exact ? Est-ce qu'elle est la seule à éprouver un trouble qu'on voit dès le début du roman ?

Un des plus beaux titres de cette rentrée

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Arnaud Viviant salue "un très grand livre"

AV : "C'est une véritable vengeance de Marie NDiaye dont on rappellera qu'elle est de père sénégalais. C'est aussi un grand livre contre Bordeaux, contre la ville de négriers que celle-ci a été. À

Tout le monde est un peu transfuge de classe dans cette histoire. L'avocate est transfuge de classe, son meilleur ami aussi. Ce sont des gens qui viennent d'une condition modeste et qui se sont élevés à la fonction d'avocat dans cette ville qui traduit un séparatisme social à l'œuvre, avec des quartiers de grands bourgeois où, justement, la mère repasseuse amène sa petite fille et où elle découvre la bourgeoisie. 

Alors, qu'est-ce qui s'est passé dans cette chambre ? Est-ce qu'il s'est passé quelque chose avec ce garçon plus âgé ? Ce n'est pas tout à fait clair, mais on comprend ce qui se joue au bout d'un moment (avec ce côté vraiment très chabrolien qui consiste en un rapport de classes de dominant/dominé) quand on découvre que cette avocate est chargée de défendre quelqu'un qui veut changer de nom car il estime que son nom fait partie d'une famille de négriers de Bordeaux. Elle fait des recherches et elle ne trouve pas. Il y a vraiment là une vengeance de Marie NDiaye contre Bordeaux pour raconter ce qu'a été cette ville par le passé".

Un livre dans lequel les personnages ne sont pas incarnés, ce sont des idées

Jean-Claude Raspiengeas a adoré la construction du sens mystérieux et psychologique du livre 

J-C.R :"C'est une histoire qui pourrait se passer absolument n'importe où. C'est une critique au chausse-pied qui veut absolument que Bordeaux soit rattrapée par son passé négrier. 

La description qu'elle fait de la bourgeoisie de Bordeaux, pour le coup, est très atténuée. Si elle voulait vraiment s'y atteler, elle aurait matière à le faire mais là on n'y est pas. 

Les trois lieux de ce roman sont précisément la périphérie de Bordeaux : 

  • la commune de Lormont, où travaille une employée de maison ; 
  • la Réole, où vivent ses parents et Caudéran, où vit le fameux Gilles Principaux,
  • quant au centre de Bordeaux, il se résume simplement à sa Twingo qu'elle va mettre au parking près des Quinconces, ainsi qu'à la mère de Gilles Principaux qui est place Pey-Berland… 

Voilà en quoi c'est réellement la description de Bordeaux. Si vous voulez une description de Bordeaux, de son passé négrier, attendez quelques semaines, Anne-Marie Garat va sortir un livre là-dessus. Mais dans ce livre, on est aux marges de ce qui pourrait être la description de la grosse bourgeoisie bordelaise, ce n'est pas le sujet du livre. 

J'aime beaucoup, beaucoup, ce livre

Le sujet du livre c'est précisément le travail littéraire que fait Marianne NDiaye, comment elle installe un système de lente épouvante avec des personnages qui sont tous mystérieux, et dont le vrai mystère n'est jamais résolu. 

Plus on avance dans le livre, plus le mystère s'accroît, s'obscurcit, et on ne sait jamais vers où on va

D'ailleurs, même la fin du roman ne permet pas la possibilité de comprendre le mystère. Je trouve qu'il y a un échafaudage psychologique absolument extraordinaire. J'avais été très impressionné par la composition du livre avec ce halo d'étrangeté, de mystère permanent, de brouillard". 

Frédéric Beigbeder regrette "une virtuosité quelque peu gratuite"

FB : "Il y a eu Bordeaux, peut-être le mois prochain ce sera La Rochelle ou Nantes… Je ne sais pas… C''est un peu comme "Royan : la professeure de français" : c'est une toile d'araignée. L'auteure tisse des toiles d'araignée. On peut trouver ça vraiment virtuose, c'est vrai, mais si l'avocate est, elle, enfermée dans ses pensées, nous, lecteurs, sommes enfermés dans l'avocate. 

La question est : est-ce qu'on a envie d'être dans la tête de cette avocate bordelaise dont, d'ailleurs, nous ignorons si elle est folle, mythomane, lucide ou si cela n'a aucun sens. C'est un peu le problème parce qu'il y a une sorte de virtuosité un peu gratuite là-dedans, si jamais on n'est pas passionné. 

Alors, par moments, oui, ça pourrait être du William Faulkner, et puis, dans d'autres, ça pourrait être un téléfilm de TF1 avec des avocates…

Cette construction savante et froide avait peut-être plus sa place aux Éditions de Minuit que dans la NRF de Gallimard…"

Vous avez, tous les trois, lu un autre livre que moi

Olivia de Lamberterie applaudit "un grand livre sur l'enfermement des femmes"

OdL : "Je le trouve remarquable

C'est un roman d'une inquiétante étrangeté mais sur le prix à payer de l'arrachement de sa propre condition sociale et de son milieu d'origine. Le prix à payer pour cette femme est extrêmement cher. Elle n'a même pas de prénom, elle est réduite à n'être que l'avocate qu'elle est devenue, c'est épouvantable. 

Elle porte un amour fou à ses parents, mais cet amour est si douloureux que, devant eux, elle ne peut se permettre de montrer quoi que ce soit : elle doit être l'avocate qui a réussi. 

C'est un grand livre sur l'enfermement des femmes

Elle est réduite à sa réussite quand l'autre femme du livre - autre personnage extraordinaire à sa manière - a tué ses trois enfants tant elle s'est, elle aussi, échappée d'une certaine manière, de sa condition. Elle était devenue professeure, mais après, elle n'est devenue qu'une sorte de mère de famille de compétition internationale, finissant par tuer ses trois enfant en les noyant dans la boue…"

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"La vengeance m’appartient" de Marie NDiaye

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - "La vengeance m’appartient" de Marie NDiaye (éditions Gallimard)

🎧  Marie NDiaye était l'invitée de la matinale à 7h50. Suivez son entretien au micro de Léa Salamé

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧  Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre

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