Après "Papa" ou ses "Microfictions", le prix Goncourt de la nouvelle 2018, signe un roman historique et biographique où il reconstitue la vie d'un des plus éminents romanciers du XIX e siècle français. Il est Flaubert depuis sa naissance, jonglant entre les faits et la fiction. Seul Michel Crépu n'a pas marché.

L'écrivain Régis Jauffret
L'écrivain Régis Jauffret © Maxppp / Le Parisien

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Alors qu'on célèbre le bicentenaire de la naissance de l'auteur de "Madame Bovary", bourreau de travail, forcené du style, considéré par beaucoup d'écrivains comme le maître à écrire, le patron, le livre s'ouvre à la première personne. Régis Jauffret est Gustave Flaubert, qui meurt le 8 mai 1880 à seulement 58 ans, dans sa maison de Croisset, en Normandie, après avoir pris un bain d'eau bouillante. Avant d'être foudroyé par une hémorragie cérébrale dans son cabinet de travail, les souvenirs lui reviennent. 

Ses personnages lui apparaissent parfois, et lui font aussi des reproches. De même que ses amours, Eliza Schlesinger, Louise Colet, etc. Il s'agit d'une biographie romancée où Flaubert se promène dans son passé, mais fait aussi des embardées dans le XXe siècle, et ressasse sa conviction que "sans style, la langue est morte". 

Et puis, page 177, on passe du "je" au "il" et, cette fois, Flaubert devient un personnage de Régis Jauffret. 

J'ai un penchant pour la première partie plutôt que la seconde, qui est plus courte, mais en tout cas, ce n'est pas un livre banal sur le célèbre romancier .

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Jean-Claude Raspiengeas l'a trouvé "passionnant et envoutant" 

"Ce n'est pas du tout un livre banal. C'est un livre passionnant et envoûtant par son rythme ; hypnotique, par la logorrhée de ce récit échevelé qui cavale, qui mélange les époques, les personnages, qui mixe le passé et le présent. 

C'est totalement fantaisiste, outrancier, libre, audacieux, décoiffant, déroutant, excitant.

Mais, par moments, on s'y perd. Régis Jauffret est victime de son procédé. C'est une sorte de manège infernal. Parfois, on a envie de descendre, de reprendre un peu ses esprits. 

Il y a trois livres : il y a le "je", le "il" et il y a le "chutier", une sorte de corbeille. Il est emporté par son mouvement. Il se met en scène par moments, lui, Régis Jauffret. Il parle beaucoup de sa propre mort, et c'est amusant de le voir surgir au milieu de cette logorrhée. 

C'est très précis et très précieux, notamment quand il parle du perfectionnisme absolu de Flaubert face à la phrase confrontée au style et son besoin aussi de gueuler ses textes pour les incorporer dans son gueuloir. 

Il y a évidemment Louise Colet, à bride abattue, mais aussi le personnage de Maxime Du Camp un peu à l'envers de l'histoire officielle, les correspondances dont Flaubert avait interdit toute publication posthume et qui, aujourd'hui, font le bonheur des éditeurs. 

Sa proximité aussi avec la scène, son regard toujours posé sur le fleuve, c'est intéressant et c'est passionnant quand il imagine la vie propre des personnages qui viennent lui demander des comptes. C'est l'anti "Madame Bovary, c'est moi". Elle a une existence propre. 

Il y a toujours, chez Régis Jauffret, ces curieux tirets qui semblent amorcer un dialogue, qui créent une sorte de césure dans les paragraphes. 

Une dernière chose : qu'est-ce qu'ils ont tous les écrivains aujourd'hui à verser dans l'uchronie ? Ils sont quand même beaucoup aujourd'hui à verser dans ce genre-là…" 

Pour Arnaud Viviant, "le livre n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre"

"Sur le papier, ce projet, je n'y croyais pas du tout. Déjà par le fait que le livre sorte à l'occasion du bicentenaire, comme si Flaubert était en solde, en promotion ou devenu un segment de marché… Je n'aime pas trop non plus l'idée de la littérature littéraire : ce moment où la littérature se retourne sur elle-même et qui, finalement, entraîne la pétrification du fait littéraire. C'est le mythe d'Orphée. Tu te retournes et soudainement il n'y a plus qu'un fossile en face de toi… J'avais peur de que ça produise cet effet de fossilisation et, en réalité, Régis Jauffret s'en est tiré d'une manière absolument resplendissante. 

Je ne suis pas loin de dégainer le mot de "chef d'œuvre".

C'est quand même spectaculaire ce qu'il a fait là. C'est tellement intelligent que Régis Jauffret écrive comme Flaubert, qui lui-même écrirait comme Régis Jauffret. 

On a une sorte de Flaubert de Marseille : il y a un côté ensoleillé dans cette agonie de Flaubert qui est absolument merveilleux, avec ce personnage de Madame Bovary qui est aussi présent. Il explique d'ailleurs quelque chose de très fort : que Flaubert risque de disparaître mais que Madame Bovary risque demeurer au-delà de l'œuvre de Flaubert lui-même. 

Il y a plein d'idées qui sont absolument magnifiques, tout cela formulé par une langue incroyable.

La question du style est centrale et Jauffret se pose là une vraie question : pourquoi choisir Flaubert puisqu'on est en 2021 ? Le fait est que Flaubert a tout vu ! J'aurais rêvé un Flaubert racontant son agonie, dans le style de Céline par exemple. 

La seule limite peut-être de l'exercice de Régis Jauffret, c'est que Flaubert est obligé d'écrire comme Flaubert".

Patricia Martin a adoré

"J'ai lu ce livre avec infiniment de plaisir. Pour Flaubert, le style est une question de survie car sans style, la langue est muette à ses yeux. Flaubert est hypnotisé par la lecture, par les autres, par la Fontaine, par Voltaire… La façon dont il amène tout ça est fantastique ! 

Ça ne se veut pas être un livre savant, or, ça l'est quand même.

Quant à la deuxième partie du livre, qui correspond à la revanche d'Emma Bovary, je me suis bidonnée !"

Pour Michel Crépu, "on ne peut en aucun cas se mettre à place du patron du XIXe siècle littéraire" 

"Je n'ai pas marché. Je pense que Flaubert, c'est Flaubert. On ne peut pas être à la place de Flaubert, ce n'est pas possible. À mi-parcours du livre, je me suis rendu compte que je n'avais qu'une envie : aller reprendre un volume de Flaubert à la bibliothèque et d'oublier Régis Jauffret…

Je suis désolé, c'est un type extraordinairement talentueux, une espèce d'ogre de fiction mais, là, il va dans le mur. 

C'est une idée magnifique mais on ne peut pas faire ça. Flaubert, c'est le célibataire absolu du XIXe siècle littéraire. C'est une tour qui est imprenable. Tu ne peux faire que du moins bien !

Je préférerais reprendre l'une de mes vieilles pléiades, à commencer par La correspondance".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Le Dernier bain de Gustave Flaubert" de Régis Jauffret

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - Régis Jauffret - "Le Dernier bain de Gustave Flaubert" (Seuil)

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