Alors que Régis Jauffret s'était habitué à la causticité et à la méchanceté, dans son dernier roman, il fait tomber le masque en publiant un récit autobiographique où Alfred Jauffret, son « papa », tient la plus grande place. Un texte où tout a trait à la filiation et au rapport père/fils.

Régis Jauffret
Régis Jauffret © AFP / PATRICK FOUQUE / PHOTO12

Le film présenté par Jérôme Garcin

Le livre s’ouvre par des images d’archives saisissantes, que Régis Jauffret aperçoit, le 19 septembre 2018, en visionnant un documentaire sur la police de Vichy. Que voit-il ? Son père Alfred qui sort, terrorisé, menotté entre deux gestapistes, de l'immeuble marseillais où il a passé toute son enfance. Des images tournées en 1943. 

« Non seulement, écrit Jauffret, mon père n'a de sa vie jamais parlé de cet incident mais je n'ai jamais entendu dire par personne qu'il avait eu affaire à l'occupant. Moi, le conteur, le raconteur, l'inventeur de destinées, il me semble soudain avoir été conçu par un personnage de roman. »

Jean-Claude Raspiengeas a été touché par le portrait du personnage qu'il juge très poignant 

J-C.R : C'est un livre assez poignant dans le fond. Ce qui est intéressant, c'est évidemment l'énigme, le mystère de ces images, de ce père qui a de quoi titiller le romancier. 

La réalité justifie la fiction, c'est-à-dire que son père, c'est quelqu'un d'extrêmement gris. Son nom pourrait être "personne", son véritable état civil, car ce type n'existe nulle part. On ne sait même pas trop comment il s'est marié. Ce type traîne une sorte de tristesse permanente, il est en contact avec personne, il est dépressif, il ne s'occupe pas, il est sous neuroleptiques, il ne s'occupe pas de son fils. Au fond, on comprend qu'un fils est là pour combler le vide de la mémoire familiale et comme son père n'imprime pas, il se réinvente, se saisit de cette pâte à modeler pour en faire un personnage de fiction : il examine les deux côtés où son père a été un salaud et donc, il raconte l'histoire de ce salaud qui a traîné un secret dont il n'a jamais parlé à personne et ça devient très impressionnant tant ça paraît possible. 

Et, il en fait, à la fin, un portrait absolument magnifique puisqu'il mêle en permanence ses propres souvenirs à ce qu'il aurait aimé que ses souvenirs soient

Ce livre, c'est comme si le fils enfantait le père. C'est très, très émouvant, très beau.

C'est parce qu'il ne part pas dans la microfiction que l'auteur signe, d’après Nelly Kapriélan, "un livre autant sentimental que littéraire"

NK : "C'est comme si il se réappropriait ce père qui lui a échappé toute sa vie, c'est un vrai cheminement. 

J'ai adoré la forme qui aurait pu sombrer dans du Régis Jauffret. Parfois, on sent qu'il va démarrer une microfiction, surtout la première partie avec ses parents, le voyage en Italie. Là, on sent que ça peut partir en microfiction très sombre, très caustique, dynamitant toujours la famille d'ailleurs. On sent ce dialogue constant entre l'écrivain qui écrit sur son père et sur sa famille et le fils qui se souvient

Il y a toujours une espèce d'instance de surmoi qui l'empêche de faire son Régis Jauffret, de partir dans des microfictions. 

C'est vrai qu'à nous entendre, on pourrait croire que c'est ultra sentimental, mais c'est quand même très littéraire. La fin est très sentimentale, c'est un cri d'amour". 

Olivia de Lamberterie émue par la rencontre de l'écrivain et le sentiment d'absence du père

OL : "Je trouve que tout est dans le titre de "papa" qui m'a beaucoup énervé au début parce que je déteste l'utilisation de papa et de maman dans le domaine public, c'est grotesque, même à l'école, bref je trouve que c'est ridicule, c'est un truc de mièvrerie de l'époque. Y a un truc pour culpabiliser les femmes là-dessous pour culpabiliser les mères de ne pas être assez mère. 

"Papa" parce que, là, c'est vraiment le livre d'un petit garçon qui cherche son père désespérément. Il dit cette phrase très belle : 

Ce n'était pas un papa, c'était de la dentelle de papa avec des fils, avec de l'absence autour.

Ce qui est très intéressant dans le processus de fabrication du roman, c'est que Régis Jauffret convoque l'écrivain qu'il est devenu et lui demande de réparer cette absence. Et la question, plus que "pourquoi mon père a été arrêté par la Gestapo ?" c'est "Est-ce que l'écrivain va réussir à réparer cette absence ?" Il y a un moment, une scène où il dit  : "Ma mère part s'occuper du fils de ma sœur. Et, ce jour là, mon père a été un vrai père". 

C'est sublime parce que le romancier peut un peu réparer l'absence d'un père.

Arnaud Viviant admire le pouvoir de la littérature qu'utilise Jauffret pour ressusciter la figure du père

AV : "C'est un grand éloge, un hommage à la littérature beaucoup plus qu'à son père

C'est la littérature qui lui permet de sauver son père, puisqu'en fait, il n'y pensait plus avant de tomber par hasard sur ce documentaire. Il n'avait tout simplement plus aucune pensée pour son père et il en avait fait le deuil. Et voilà que soudainement, ce qu'il découvre, c'est le pouvoir de la littérature pour ressusciter cette figure paternelle dont il ne gardait pas le meilleur des souvenirs. 

Là, on voit l'écrivain se réjouir d'avoir les outils pour réparer les choses.

Cette causticité de Jauffret n'est pas toujours agréable mais ici elle est comme en bémol, elle n'a pas disparu totalement mais reste quand même de la causticité dans ce qu'il écrit. 

Il y a une invention formelle, notamment un usage du tiret qui ouvre normalement les dialogues, et qui est là un peu perturbant car c'est vraiment une invention qui donne un rythme au texte, une âme. C'est très difficile à expliquer tellement c'est perturbant et rythmé". 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Papa", de Régis Jauffret : les critiques du Masque et la Plume

📖 LIRE - "Papa", de Régis Jauffret (éditions du Seuil)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre.  

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.