"Un livre compliqué dans sa construction", "des pages qui donnent le mal de mer", "un brouillon qui ressemble presque à un catalogue de victimisation"… Le dernier livre de la lauréate du Livre Inter 1999 n'a pas fait l'unanimité des critiques du Masque & la Plume. Seule Olivia de Lamberterie a adoré.

"Arbre de l’oubli" de Nancy Huston : les critiques du Masque & la Plume
"Arbre de l’oubli" de Nancy Huston : les critiques du Masque & la Plume © Maxppp / 2016, Nice Matin

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Au début de ce roman, Shayna, que la romancière tutoie, arrive à Ouagadougou. C'est la terre de ses aïeux. On est en 2016. Elle est américaine. Elle est née en 1992, d'une Gestation Pour Autrui. Elle est la fille métisse de parents blancs. D'une part, la féministe protestante, prof de littérature Lili Rose Darrington et puis de l'entrepreneur juif Joel Rabenstein. Lili a été abusée dans son enfance et la famille de Joël a été décimée par la Shoah. Un roman qui se déroule sur trois générations et qui brasse tous les thèmes d'aujourd'hui. Elle a tout coché : le racisme, le féminisme, la GPA, la recherche d'identité, les abus sexuels, l'esclavage jusqu'à l'Holocauste.

On peut conseiller le livre, mais pas forcément sur la plage

Arnaud Viviant regrette un livre, certes gonflé, mais compliqué dans sa construction

"J'ai eu du mal à rentrer dans ce livre. J'ai commencé par le milieu, au moment où Lili Rose, la WASP, rencontre Joël après qu'ils aient chacun connu de leur côté des aventures diverses. Et c'est là que leur histoire d'amour commence. Ils vont avoir cet enfant par GPA, en choisissant une mère porteuse noire. 

C'est un livre absolument étonnant contre l'identité, avec une destruction assez incroyable, assez ironique, violente, presque punk du concept d'identité avec cette WASP (White anglo-saxon protestant) qui va tomber amoureuse d'un Juif. Mais chacun part avec ses problèmes identitaires. Ils veulent s'échapper chacun de leur côté : lui il veut s'échapper de sa famille juive ; elle, veut s'échapper de cette famille WASP et font cet enfant. L'histoire commence avec elle. 

C'est très compliqué dans la construction. On peut tout autant dire qu'elle veut déconstruire l'identité, mais déconstruit aussi le roman. C'est seulement après que j'ai lu le début et que tout est devenu extrêmement limpide. 

Ce roman est extrêmement gonflé

Elle-même à ce micro avait dit : "Ce que j'écris est trop intellectuel". Elle avait l'air de se le reprocher à elle-même. Effectivement, c'est plus des idées que des personnages. C'est plus une démonstration philosophique

Aucun des personnages n'est vraiment incarné. Et, en même temps, ces idées-là, on ne les croise pas non plus à tous les coins de rue. C'est assez rare, finalement, d'avoir un grand livre contre l'identité comme celui là". 

Olivia de Lamberterie a adoré

"J'adore. Il faut faire peut-être un petit effort pour suivre la construction qui est, certes, très architecturée. 

Mais elle est toujours inattendue Nancy Huston, c'est ça que j'aime. Toute son œuvre est construite autour de :  "Qu'est-ce que c'est que la maternité ?". Elle qui a été abandonnée par sa mère lorsqu'elle était enfant, interroge cette question, mais jamais avec du ressentiment, toujours avec le respect de la liberté de sa mère. 

Là, elle interroge tout ce qu'on reçoit en héritage et en traditions de nos parents, de notre famille, de tourments anciens et modernes. Cette gamine métisse qui, tout d'un coup, se promène adolescente avec son père à Cuba et se rend compte qu'on la regarde bizarrement parce qu'on se dit que c'est une prostituée avec un homme. Eh bien, moi, je trouve qu'elle est extrêmement incarnée. 

Ce livre est une démonstration contre ce que les Américains appellent "l'appropriation culturelle" parce que, justement, elle se met dans la peau d'une jeune métisse et elle prouve que la littérature, c'est se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre. Pour moi, la littérature, c'est ça". 

S'il admire toute l'abnégation de l'écrivaine, les pages ont donné le mal de mer à Jean-Louis Ezine 

"J'admire vraiment, très sincèrement, le courage que cet écrivain a depuis toujours d'affronter, sinon de se rouler dans les problèmes les plus décourageants, jusqu'à devenir un beignet de problèmes. 

C'est intello, c'est culturel, mais certaines pages m'ont donné le mal de mer.

Par exemple, page 225, elle parle de col de l'utérus, de spéculum, de gel gluant, d'une pièce de Garcia Lorca, de Colposcopie, de "L'origine du monde" de Gustave Courbet, de "La caverne" de Platon, de "L'enfance d'un chef" de Sartre, d'un bidet, de la "valse aux adieux" de Milan Kundera et de la muqueuse féminine… Après ça, Dieu lui-même intervient et donne son avis sur le col de l'utérus… 

Pour Frédéric Beigbeder, c'est complètement raté 

"Ce n'est pas grave si c'est raté parce que Nancy Huston est un écrivain important. C'est un peu la Annie Ernaux canadienne pour simplifier. 

Je la respecte infiniment mais ce livre là, on dirait le brouillon d'un livre à venir… C'est dommage parce que j'aurais bien aimé lire le livre si quelqu'un l'avait écrit, mais là, personne ne l'a écrit, ce qui fait que ça rend difficile la lecture. Ce sont des notations… 

Franchement, ce n'est pas un roman, c'est un catalogue. Il y a tout, la Shoah, le viol, le métissage, l'esclavage, la quête de la mère biologique. Ça crée de la victimisation…

Mais s'il faut admettre que c'est quand même plus fort que ce qu'on peut lire d'habitude. C'est les vacances, et on n'a pas besoin de livres où les gens sont quintuplement victimes"… 

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

7 min

"Arbre de l’oubli" de Nancy Huston

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - Nancy Huston : "Arbre de l’oubli" (Actes Sud)

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