Dans son dernier livre, Leila Slimani partage un récit intime dans lequel elle mesure la place de l’enfermement au sein duquel un écrivain se retrouve souvent. Ici, elle s'en affranchit formidablement grâce à un exercice littéraire qui redonne toute sa liberté à la femme et grande écrivaine qu'elle a su devenir.

"Le Parfum des fleurs la nuit" de Leïla Slimani : quand on pensé les critiques du Masque & la Plume ?
"Le Parfum des fleurs la nuit" de Leïla Slimani : quand on pensé les critiques du Masque & la Plume ? © AFP / AYAMI YOSHIKAWA / YOMIURI

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Un texte bref que Leïla Slimani publie entre deux épisodes de son cycle romanesque, familial marocain entamé l'an passé avec Le pays des autres, fidèle au titre de la collection "Ma nuit au musée". Il relate précisément la nuit d'avril 2019 qu'a passée Leïla Slimani à la Punta della Dogana, un musée à Venise, au milieu des œuvres d'art contemporain, des installations de la Fondation Pinault qui ne sont pas vraiment son genre. 

J'ai eu le sentiment d'être avalée par une baleine.

Mais c'est l'occasion rêvée pour Leïla (qui veut dire "la nuit" en arabe) de s'interroger sur l'enfermement, y compris celui de son père, banquier autrefois emprisonné après un scandale politico-financier et finalement lavé de tout soupçon. Mais après sa mort en 2004. Cette nuit-là, elle rassemble ses souvenirs, ses souvenirs d'enfance à Rabat. Elle convoque ces fantômes du passé, (dont, d'ailleurs, Marilyn Monroe). Et seule à Venise, elle écrit la littérature, qui ne sert pas, selon elle, à restituer le réel mais à combler des vides et des lacunes. 

Pour Jean-Louis Ezine, c'est "un ratage plutôt réussi"

J-L E : "C'est le récit d'une panne textuelle. Le livre d'une commande dont elle se demande, de la première à la dernière page, comment elle va se débrouiller pour l'exécuter. 

Elle fait le détail de tout ce qui retient un écrivain d'écrire, de développer, de continuer.

Écrire un livre, c'est la mer à boire. C'est cela qu'elle met en scène. Alors attention parce que de deux choses l'une, le récit de cette panne peut être réussi, mais il peut aussi être raté. J'ai douté d'ailleurs jusqu'à l'escalope milanaise de la page 43 qu'elle ne digère pas.

Ça finit par être l'autoportrait d'une bonne à rien, qui n'a rien à faire de l'art, ni des musées, qui s'ennuie à mourir, qui se demande continuellement ce qu'elle fait là mais elle le fait avec beaucoup d'humour, d'ironie sur soi, beaucoup de modestie, beaucoup de références culturelles.

À la fin, j'étais plutôt assez convaincu, car c'est le plus beau ratage que j'ai lu récemment". 

Arnaud Viviant salue la manière que l'auteure a de sortir du piège littéraire auquel elle s'est astreinte

AV : "Elle le dit elle-même : 'dans quel piège je suis encore aller me fourrer ?', 'Pourquoi j'ai accepté d'écrire ce texte alors que je sais intimement que l'écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ?' 

Et la manière qu'elle a de s'en sortir, c'est de décrire ce piège, de décrire l'enfermement dans lequel elle est. La dernière fois qu'elle a été confinée, elle a fait un journal intime dans Le Monde qui, vraiment, l'a rendue absolument ridicule. Elle est face à cette contradiction et je trouve qu'elle s'en sort absolument bien. Elle décrit le piège. Elle décrit ce que c'est que l'emprisonnement de son père, mais aussi son propre emprisonnement, à la fois dans le fait qu'elle est franco-marocaine, dans sa double nationalité, dans le fait qu'elle est écrivaine et qu'elle doit s'enfermer pour écrire alors qu'elle est mère de famille, qu'elle a des obligations. 

Elle raconte son impasse avec une honnêteté, une drôlerie qui est très présente.

Le seul reproche que je lui ferai, c'est qu'elle n'arrête pas. Je pense qu'elle a tort et qu'elle devrait arrêter immédiatement de toujours vouloir se justifier dans sa qualité d'écrivain. Leila Slimani est écrivain, elle a eu le prix Goncourt, elle n'a pas besoin de se justifier à chaque ligne sur sa qualité d'écrivain". 

Ce livre est une manière joyeuse de se sortir d'un piège.

Olivia de Lamberterie a adoré et pense que c'est "le meilleur texte de Leïla Slimani"

OL : "Peut-être le fait-elle [le fait de se justifier] parce qu'elle est souvent l'objet d'attaques injustifiées. Par son statut, aujourd'hui, c'est une femme qui est particulièrement attaquée. 

C'est son meilleur texte. C'est un thème, l'enfermement, dans lequel, pour la première fois, elle fend l'armure.

Au travers de la dialectique imposée par le projet, celle de l'enfermement et du rapport entre le dedans et le dehors, elle raconte l'histoire de son affranchissement, comment elle était une petite fille condamnée à la bienséance, à la convenance, à rester à sa place et comment, depuis l'enfance, elle a cultivé un goût pour la liberté et la sauvagerie, comment elle a réussi à réaliser cet affranchissement. 

Elle dit que c'est une pensée un peu triste, un peu honteuse, elle explique qu'elle a pu devenir l'écrivaine et la femme libre qu'elle est aujourd'hui grâce à la mort de son père

Avec des pages extrêmement gonflées, audacieuses, où elle dit que c'est la mort de son père qui l'a autorisée à être écrivaine et à être écrivain d'une manière différente : non pas dans la consolation, dans la résilience mais, au contraire, une écrivaine qui raconte les silences. 

C'est un livre qui m'a beaucoup fait penser à des textes de Gisèle Halimi, où elle racontait justement ce que c'était que d'être une petite fille. Quand on est une petite fille, ça veut dire qu'on a le droit de ne rien faire. Quand on grandit, on vous dit que tout est dangereux, que vous allez sans cesse tomber. Par ce biais-là, le texte est aussi très universel et très fort sur ce que c'est que d'être une femme libre aujourd'hui". 

J'adore ce livre.

Frédéric Beigbeder a beaucoup aimé et salue la liberté d'écriture de Leïla Slimani

FB : "J'ai même écrit que c'était son meilleur livre. Le premier volume de la trilogie marocaine a fait beaucoup de débats. C'est son meilleur livre parce qu'on partait de très bas quand même.

Le pays des autres est le roman le plus académique et poussiéreux que j'ai lu depuis très très longtemps… 

Et ce que j'ai ressenti en lisant ce petit livre, où elle est enfermée à Venise, dans la Fondation Pinault, c'est que, pour la première fois, cet écrivain officiel, qui est quand même plénipotentiaire d'Emmanuel Macron, chargée de la francophonie, en avait marre de ce statut. 

Elle retrouve là une légèreté et une liberté.

Pour la première fois, ce qu'elle veut, c'est simplement fumer des clopes, pieds nus. Elle en a rien à foutre des œuvres d'art de Pinault, elle en parle à peine tellement c'est moche

Elle se fout complètement de tout ce qu'elle fait.

Elle raconte ses virées nocturnes dans les bordels de Rabat, des choses terribles comme cette agression sexuelle dont elle a été victime dans le RER. Elle confie tout cela pour la première fois avec une vraie liberté et sincérité. 

C'est comme si, tout d'un coup, Leïla Slimani était née et était enfin devenue écrivain.

Et je le mets au masculin justement, par féminisme".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Le Parfum des fleurs la nuit" de Leïla Slimani

Par Jérôme Garcin
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