Dans son tout dernier récit, nommé au Goncourt 2020, Irène Frain tente de conjurer le silence auquel elle se retrouve confrontée suite à un fait divers qui l’a touchée de près. Une enquête, qui mêle l’intime et le social, soutenue par un style narratif qui a profondément touché les critiques du "Masque & la Plume".

L'écrivaine Irène Frain, septembre 2020
L'écrivaine Irène Frain, septembre 2020 © AFP / JOEL SAGET

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Ce n'est pas un roman, mais un récit, une enquête même. La romancière du roman Le Nabab, qu'on a connue moins sombre, raconte un meurtre atroce : celui de Denise, 79 ans, qui a été massacrée au marteau le 8 septembre 2018 dans son pavillon de banlieue dans l'Essonne, par un serial killer (dont on apprend d'ailleurs qu'il court toujours). 

Denise était la sœur aînée et la marraine d'Irène Frain qui se souvient d'elle en même temps qu'elle dénonce les carences et les absences de ce couple police-justice qu'elle surnomme "le mastodonte". Denise avait joué un grand rôle dans l'éducation d'Irène : elle lui avait fait découvrir la littérature et puis après, elle avait été diagnostiquée maniaco-dépressive et rejoint l'Église évangélique. 

Il y a eu ce crime, il y a eu ce livre qui permet à ces deux sœurs, qui s'étaient éloignées d'une certaine manière, de se retrouver. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

Jean-Claude Raspiengeas salue un livre d'une grande valeur (mais pas au point d'être nommé au Goncourt)

JCR : "Ce qui est terrible, c'est le mur de silence auquel se cogne Irène Frain, elle a très peu d'indices. C'est ce sur quoi repose vraiment le récit : le mur de silence. Et puis, surtout, ça lui permet de mesurer la distance qui s'était créée avec sa sœur, tant la vie les avait éloignées l'une de l'autre. 

Il y a deux mouvements dans ce livre : 

  • La quête d'Irène Frain pour essayer de retrouver ce qui s'est exactement passé. Il faut quand même préciser qu'elle n'apprend ce qui s'est passé que sept semaines après la mort. Il y a le mouvement de l'enquête. Et là, vraiment, elle fait chou blanc.
  • Il y a ce mouvement de rapprochement qu'elle essaie de faire avec cette sœur qu'elle a perdue dans le double sens du terme et qui est peut-être le moment le plus intéressant du livre.

Elle n'a que des hypothèses entre les mains, elle n'a accès à rien d'autre et se trouve confrontée à cette impuissance. Elle imagine un juge imaginaire, elle imagine qu'elle s'en prend aux mastodontes. Je trouve que, littérairement, pour le coup, ça déséquilibre le propos, ça affaiblit le réquisitoire. Pourquoi j'insiste là-dessus ? Parce qu'elle se trouve sur la liste du Goncourt. C'est une chose que je ne comprends pas". 

Le livre a une vraie valeur, mais pas de quoi se retrouver en lice pour avoir le Goncourt.

Patricia Martin a beaucoup aimé 

P.M. : "Je trouve qu'à défaut de rendre justice, elle rend vie à sa sœur. 

C'est un livre terriblement aimant et son obstination est absolument incroyable.

Ce qu'on apprend sur le fonctionnement de la justice (que cela dépend du simple bon vouloir d'un policier que ça aille entre les mains du procureur qui, lui-même, confie le dossier à un juge, etc. Et, à partir de là, on peut se porter partie civile et avoir accès au dossier ) : c'est une histoire complètement folle qu'elle raconte très très bien. 

Ça doit nous interroger nous aussi parce qu'elle dit que les vieux, ceux qu'elle appelle "les invisibles" n'intéressent personne et quand on voit le succès des émissions Faites entrer l'accusé ou autres qui sont très regardées, il faut qu'on se demande effectivement pourquoi on ne parle jamais des personnes âgées ? Parce que ça n'intéresse peut-être pas le public".

Olivia de Lamberterie émue par la modestie avec laquelle l'auteur conjugue la narration à la réalité

OL : "En effet, ce crime atroce n'a même pas le droit de devenir un fait divers. Ça n'intéresse personne. 

Il y a une sorte de beauté, dans ce livre, sur la modestie de cette femme et autour de ce double silence : ce silence qu'on lui impose, puisqu'un an après, le policier n'a même pas rendu son rapport, c'est un vrai silence qu'on lui a imposé et je trouve que c'est ça qui a le plus d'intérêt dans le livre. Cette femme a énormément compté pour Irène Frain, elle est sortie de leur condition et elle lui a ouvert la voie. C'était une femme qui était très brillante et qui a pu faire des études, devenir professeur et c'est grâce à elle qu'Irène Frain a aussi pu faire des études et devenir la romancière qu'elle est devenue. 

Et on lui a imposé une rupture… Cette femme était maniaco-dépressive, comme on dit à l'époque pour dire aujourd'hui qu'elle était bipolaire. Et, à l'époque, on disait juste "ce sont les nerfs". Et un jour, on a vraiment imposé une rupture à Irène Frain, presque comme si elle était responsable de cette maladie. Je trouve qu'il y a une chose vraiment épouvantable dans la relation entre ces deux sœurs et qu'elle essaie de se réapproprier par cette histoire. 

Le jour où, tout d'un coup, il y a un lecteur qui lui dit "mais vous savez, elle lisait vos livres", on est ému".

Arnaud Viviant salue un livre qui présente une force absolument incroyable 

A.V. : On pourrait penser que ce crime sans importance va donner un livre sans importance, mais pas du tout. En fait, cela provoque un geste.

Ce que je trouve le plus beau dans ce livre, c'est qu'on la voit commencer à écrire sans souci de l'idée de la littérature, mais vraiment comme un geste d’à-côté : mettre ses notes et les reprendre, les poser immédiatement sur le papier, sans doute très vite. Il y a de très belles idées parce qu'on voit Irène Frain devenir révoltée contre le sort qui est fait, pas simplement le fait qu'on ne trouve pas le meurtrier de sa sœur mais le sort qui est fait à cette société, finalement. 

Il y a une théorie sur l'espace négatif à la fin que lui raconte sa fille, qui est designer, c'est très intéressant, très intelligent, et on voit là un début de rébellion contre un état du monde, un état de la société, quelqu'un qui n'en peut plus. Je trouve qu'il y a une force absolument incroyable dans ce livre".

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

6 min

"Un crime sans importance" d’Irène Frain

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - Un crime sans importance d’Irène Frain (Éditions du Seuil)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧 Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre.