Le nouveau roman de Michel Houellebecq, "Sérotonine", vient de sortir. Tiré chez Flammarion à 320 000 exemplaires, c'est la sensation de la rentrée littéraire. Qu'en ont pensé les critiques du Masque et la Plume ?

Le nouveau livre de Michel Houellebecq, "Sérotonine", vient de paraître chez Flammarion
Le nouveau livre de Michel Houellebecq, "Sérotonine", vient de paraître chez Flammarion © AFP / Thomas Samson

Le livre résumé par Jérôme Garcin

Le héros, Florent-Claude Labrouste, est un ingénieur agronome de 46 ans employé au ministère de l’agriculture, en couple avec une Japonaise de 26 ans. Il se meurt "de chagrin" et doit sa survie à un médicament, le Captorix, qui stimule la production de sérotonine, une "hormone liée à l’estime de soi". Il décide de disparaître. D’abord dans un hôtel Mercure à Paris ("une ville infestée de bourgeois éco-responsables"),  puis en Basse-Normandie ("un territoire à l'abandon, peuplé d'agriculteurs suicidaires et condamnés par la politique européenne de Bruxelles"). 

Sérotonine est un précis de décomposition, où il est question du déclin de l’occident, de l’Union européenne, de la France : 

Une civilisation meurt juste par lassitude, par dégoût d’elle-même. Que pouvait me proposer la social-démocratie ? Evidemment rien, juste une perpétuation du manque, un appel à l’oubli.

Jean-Claude Raspiengeas juge le roman "assez juste"

JCR : De prime abord, c'est toujours aussi ironique, mordant, marrant... C'est même hilarant dans la provocation - jusqu'au moment où (et c'est souvent à rebours de ce qui est convenable aujourd'hui) on se demande si c'est du lard ou du cochon : il y a un moment où on se demande si Houellebecq est en train de se démasquer véritablement.

Il y a toujours les mêmes effets, les mêmes fantasmes, les mêmes cibles

  • les livres d'Yves Simon, 
  • la mode des valises à roulettes, 
  • les serveurs de restaurant, 
  • les détecteurs de fumée dans les chambres d’hôtel, 
  • la ville de Niort, 
  • Paris et ses bobos éco-responsables, 
  • la box SFR, 
  • le maquillage
  • ...

Il y a toujours, aussi, les fulgurances de Houellebecq sur l'air du temps. 

C'est toujours des personnages de solitaires, divorcés, séparés : Houellebecq est vraiment l'écrivain de la solitude de l'homme contemporain

C'est aussi (et on le dit souvent) un sismographe qui sent les secousses et qui trouve la forme pour les exprimer. Vers la fin du livre, il voit venir une forme de contestation sociale, de désespoir social, dont on a vu une des illustrations récemment... Et c'est ça qui est intéressant chez ce créateur : sa façon dont il perçoit avant les autres et qu'il met une forme que la réalité va se charger de vérifier. 

L'ennui, c'est : au bout du compte, est-ce que tout cela fait un vrai roman ? Pas sûr.

Patricia Martin a été saisie par le roman

PM : Michel Houellebecq sait tout de tout, il a un don d'observation inimaginable ! Il regarde tout à la télévision, quand il va se balader y compris dans un centre commercial du 13e, il pointe ce qu'il faut dire de notre époque

Ce qu'il dit sur l'amour, c'est désespéré et désespérant mais en même temps c'est très juste sur la vision qu'ont les hommes de l'amour et celle des femmes. Pour ces dernières, l'amour est un tremblement de terre. Pour les hommes, c'est assez étonnant de voir les femmes aussi en l'air à cause de ça, et puis ça vient petit à petit, c'est une fois que la femme lui a fait quelque chose de joli que là, l'homme s'enthousiasme. 

J'ai mis du temps à redescendre... Je l'ai lu en une journée. Le soir j'étais complètement KO, je n'ai pas dormi

Michel Crépu a été bluffé

MC : Il y a une chose qui me frappe énormément : de voir à quel point Houellebecq est incroyablement sûr de ce qu'il fait. Il y a une certitude qui émane de ce livre, qui tient au fait que Houellebecq sait qu'il est le patron. C'est lui qui dit l'esprit du temps, lui qui l'écrit. Et c'est fait d'une manière nickel. On a l'impression d'être assis à l'arrière d'une Rolls qui vous conduit sur la route du réalisme social métaphysique tel que Houellebecq l'a inventé et imposé comme une espèce de référence herméneutique pour comprendre son époque. 

Moi qui ne suit pas du tout "houellebecquien", ni de goût ni de penchant, je reconnais que c'est toujours la même chose, il cogne toujours sur le même clou, mais je suis très bluffé.

Pour Arnaud Viviant, "Personne n'a été aussi loin dans la représentation du réel"

AV : La deuxième partie du livre est un véritable road-movie dans cette suisse normande. Mais on a envie de faire ce trajet parce que c'est d'un réalisme absolu. Personne n'a été aussi loin dans la représentation du réel. 

Maintenant c'est devenu un espèce de Louis de Funès de la littérature ! La première partie du livre est hilarante parce qu'il fait toutes ses grimaces stylistiques habituelles. 

La description du film zoophile, d'un ton pince-sans-rire absolu est juste une page de génie !

Une autre page de génie, qui fait qu'on ne sait jamais dans quelle France ça se passe : on apprend avec stupéfaction que Laurent Baffie vient de mourir... Et il y a une page, qui est sans doute la plus belle du livre, où il y a des émissions nécrologiques sur Laurent Baffie où les invités arrivent tous, comme dans ce genre d'émission, à la même conclusion : "c'était une belle personne". C'est une page de génie de la littérature réaliste, hilarante.

Et après, c'est un grand livre métaphysique. D'un côté il y a les quotas laitiers, et de l'autre il y a l'amour - l'amour au sens le plus chrétien du terme. Ce médicament qu'il prend développe la sérotonine, la molécule du bonheur - parce qu'on voit bien que c'est un grand livre contre la mondialisation heureuse qu'on a vendue. 

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques du Masque sur ce film :

11 min

"Sérotonine" de Michel Houellebecq : les critiques du Masque et la Plume

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