Satyre dionysiaque, amours, autisme, vacances, activisme… Parmi toutes les nouveautés BD (il en paraît 5000 par an), nous avons sélectionné une dizaine d'albums à lire ce mois-ci après la folie du Festival d'Angoulême, dont la 46e édition s'est achevée le 27 janvier 2019.

Couvertures des bandes dessinées de la sélection post Angoulême 2019 : Dans un rayon de soleil, Retour à Killybegs, Ted drôle de coco, C'est aujourd'hui que je vous aime, Le Dieu vagabond...
Couvertures des bandes dessinées de la sélection post Angoulême 2019 : Dans un rayon de soleil, Retour à Killybegs, Ted drôle de coco, C'est aujourd'hui que je vous aime, Le Dieu vagabond... © Gallimard BD, Rue de Sèvres, Les Arênes BD, Atrabile, 2024, Sarbacane, Dupuis...

Féerique, antique et allumé : "Le Dieu Vagabond" de Fabrizio Dori  

En bordure de route, bouteille de bière à la main, Eustis est connu pour raconter des histoires bizarres. Celles d’une époque bénie, où il avait des amis haut placés. Et pour cause, Eustis était un satyre. Il faisait partie de la cour errante de Dionysos, le dieu de l’ivresse. Eustis se sent un peu seul rescapé de cette époque. Il aimerait retrouver des amis, comme Pan... 

Le magnifique dessin, ultra-référencé (vases antiques mais aussi Van Gogh, Otto Dix, Okusai, Murakami…) de Fabrizio Dori nous entraîne dans la quête d’Eustis entre époque contemporaine et Antiquité. C’est drôle, rythmé, très original… Un gros coup de cœur.

Comment dessiner Eustis, la leçon de dessin de Fabrizio Dori :

📖 "Le dieu vagabond" de Fabrizio Dori, une fable pop et mythique

📖 Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori chez Sarbacane

Sexe, amour adolescent, humour et poésie : "C’est aujourd’hui que je vous aime" de François Morel et Pascal Rabaté 

Pascal Rabaté adapte le livre drôle et tendre de François Morel sur ses émois de jeunesse, paru aux Éditions du sonneur en 2018. Une bande dessinée lumineuse, émouvante, au propos universel : l’amour à 14 ans. À cet âge-là, il est obsessionnel, et entouré du mystère de la sexualité à venir. François Morel raconte la quête, plus que la conquête, d’Isabelle Samain.

Sous les crayons colorés de Pascal Rabaté (La Déconfiture ...) qui jouent beaucoup sur les transparences, renaît une jeunesse masculine dans les années 1970 avec pattes d’eph’, table en formica, posters de Mike Brant au mur… avec le désir sexuel et amoureux en ligne de mire. Comme le narrateur n'oublie aucune de ses gaffes et que chez François Morel, l’humour n’est jamais loin, C’est aujourd’hui que je vous aime, en BD, est un livre léger, universel par le propos. Et nostalgique, juste ce qu’il faut !

►►► LIRE : François Morel : "Chacun peut se retrouver dans ces affres de l’adolescence"

Comment dessiner François Morel adolescent ? La leçon de dessin de Pascal Rabaté : 

📖 C’est aujourd’hui que je vous aime de François Morel et Pascal Rabaté aux éditions Les Arènes BD

Le parcours jamais mièvre d’un autiste : "Ted, drôle de coco" d’Émilie Gleason 

Détail d'une planche de "Ted, drôle de coco" d'Emilie Gleason
Détail d'une planche de "Ted, drôle de coco" d'Emilie Gleason / Atrabile

Primé du Fauve de la révélation au dernier festival d’Angoulême, Ted, drôle de coco est un ovni magnifique et drôle. C’est l’histoire ultra-vivante et touchante du frère d’Émilie Gleason, atteint d'un autisme Asperger. Ce que l'auteure ne dit pas d'emblée. On découvre d’abord un personnage au physique incroyable, une sorte d’armoire à glace aux membres interminables, sans filtre, qui ne comprend pas le second degré et que tout angoisse. 

Sa fragilité se révèle petit à petit. Il connaît par cœur les cotes des livres de la bibliothèque qui l’emploie… Sa vie métro-boulot-dodo est réglée comme du papier à musique, et le moindre grain de sable vire pour lui à la catastrophe. 

On suit cette histoire, incroyablement bien racontée, depuis le train-train quotidien de Ted jusqu'à la dégradation de son état, avec son internement et la prise de médicaments qui ne lui réussit vraiment pas. Le récit, mené à 100 à l’heure, est servi par un dessin pop, quasi-enfantin et joyeux. Le livre est drôle alors qu’on ne nous épargne rien de la difficulté de sa situation, ni des conséquences sur la famille. Émilie Gleason réussit un tour de force : on rit, et on pleure en même temps. Une BD puissante.

📖 Ted, drôle de coco d’Emilie Gleason paru chez Atrabile 

Une vision absurde de la guerre : "La Traversée" de Clément Paurd 

L’errance en temps de guerre d’un duo improbable : un soldat, Firmin, et son capitaine… Perdus, ils cherchent à retrouver le front et ne sont pas sur la même longueur d’onde : le soldat râle et critique tout ; son supérieur, lui, bien droit dans ses bottes, aime sa patrie. Au cours de leur aventure, les deux hommes vont évoluer… Beckett et Buzatti ne sont jamais loin. 

Peu de mots pour un dessin poétique, minimaliste qui contraste avec un propos pas vraiment optimiste. La Traversée est la première BD de Clément Paurd, lauréat Jeunes Talents à Angoulême en 2011. D’habitude, cet auteur dessine dans la presse. Il a mis dix ans à mûrir ce livre. Ça valait la peine d’attendre !  

Détail d'une planche de La Traversée de Clément Paurd
Détail d'une planche de La Traversée de Clément Paurd / 2024

📖 La Traversée de Clément Paurd paru aux éditions 2024  

Le retour de Lapinot : "Les herbes folles" de Lewis Trondheim 

En sortant de chez lui un matin, Lapinot ne reconnaît plus son quartier. Des plantes et des arbres ont poussé et recouvrent la rue, son appartement, le supermarché… Publiée sur le compte Instagram de Lewis Trondheim, cette aventure de Lapinot, devient une BD de petit format, muette, rythmée et originale. 

L’absence de dialogues nous prive du ton habituellement désabusé du personnage pour laisser la place à une histoire plus fantastique, rythmée et bourrée de références, qui convie des zombies à colliers rouges dans un décor parisien envahi par les plantes. La chute est géniale.

Comment dessiner Lapinot, la leçon de dessin de Lewis Trondheim : 

📖 Les herbes folles de Lewis Trondheim est paru à L’Association dans la Collection 48CC

►►► Lire aussi, Horrifikland, une aventure de Mickey très réussie du même auteur, avec Alexis Nesme aux éditions Glénat.

Sentiments et science-fiction : "Dans un rayon de soleil" de Tille Wilden 

Après avoir raconté son passé de patineuse artistique dans Spinning en 2017, Tille Walden s'envole dans l'espace. Elle quitte l'autofiction pour explorer les sentiments, avec, au centre de tout, la femme et rien que la femme. Là où d'autres choisiraient le divan, Tillie Walden semble coucher sur album toutes ses questions existentielles sur le couple, le vivre ensemble. Elle y ajoute de la fiction et, même, de la science-fiction. Il se joue ici une sorte de Guerre des Mondes avec une Terre convoitée dans tout l'univers.

Dans un rayon de soleil de Tille Wilden chez Gallimard BD

Une amitié trahie : "Retour à Killybegs" de Sorj Chalandon et Pierre Alary 

Après Mon traître par Pierre Alary (Rue de Sèvres), Profession du père, par Sébastien Gnaedig, (Futuropolis), un troisième roman de Sorj Chalandon, Retour à Killybegs, est à son tour adapté en BD. Dans Mon traître, le journaliste avait raconté l’histoire d’une amitié trahie. Celle d’un luthier, Antoine et d’un activiste de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), Tyrone Meehan. 

Derrière ce récit puissant, il fallait lire le sentiment de trahison de Sorj Chalandon. Alors reporter, il suivait, pour le journal Libération, ces années de violence extrême qui ont précédé les accords de Paix entre l’Irlande du Nord et la République d'Irlande en 1998, et avait pour ami un certain Denis Donalson, militant républicain "retourné" par les Britanniques. 

Dans Retour à Killybegs, il imagine le point de vue du traître qu’il fait revivre et explique comment Tyrone Meehan en est venu à bafouer sa cause, sa femme, ses amis, son pays… L’adaptation très fidèle de Pierre Alary, fait renaître ce personnage incroyablement humain propulsé au milieu d’une guerre qui l’a dépassé.

►►►LIRE : Sorj Chalandon : "On a tous un traître en nous, et notre combat quotidien est de le faire taire"

📖 Retour à Killybegs de Sorj Chalandon et Pierre Alary chez Rue de Sèvres. 

Un été enfantin, muet et touchant : "Un été sans maman" de Gregory Panaccione

Quatre ans après Un océan d’amour (une BD sans texte sur une Bigoudène éplorée), et un an après Mini-vip et super vip (une BD jeunesse sur la pollution), Grégory Panaccione signe un récit muet sur l’été d’une petite fille, Lucie, confiée le temps des vacances à des amis. L’enfant rencontre un petit garçon de son âge…  

Petit à petit, le fantastique s’immisce dans l’histoire - des poissons à pattes surgissent de la mer, le génie de la maison se manifeste... - et lui fait prendre un tour plus dramatique. Très touchant. On salue une fois de plus la performance de dessiner une BD sans paroles.

Comment j’ai dessiné Un été sans maman, la leçon dessin de Gregory Panaccione (rencontré à Angoulême) : 

📖 Un été sans maman, de Grégory Panaccione chez Delcourt, collection Shampoing

Les débuts prometteurs d’une série sur l’activisme : "No War" d’Anthony Pastor 

Run, 17 ans, vit écartelé entre ses parents au Vukland, un archipel fictif dans le futur. Le pays traverse une crise politique, ethnique et écologique et vit dans un climat insurrectionnel, violent et sombre. On suit le parcours d’activiste de Run et de ses amis, Kas, Joséphine, Brook et Kim. 

On pense à Notre-Dame-des-Landes ou aux manifestations contre le barrage de Sivens. Anthony Pastor s'est également inspiré du chaos post-attentats et du séisme de l’élection de Donald Trump. 

Il pose ici les bases du début d’une histoire dont les racines sont à chercher du côté du polar nordique - Stieg Larson, l'auteur de Millenium, entre autres. Pour mieux souligner l’urgence de la situation, son dessin à la tablette graphique opère un virage à 180° de son précédent livre : Le Sentier des Reines et La Vallée du Diable. Le style est lâché, et va à l’essentiel. On parie sur une suite ambitieuse. 

Comment j’ai dessiné No war, la leçon de dessin d’Anthony Pastor chez Casterman : 

📖 No War d’Anthony Pastor est paru aux éditions Casterman.

À votre santé : "Le portrait d’un buveur" de Schrauwen, Ruppert et Mulot

Les pirates sont des sales types. L'un d'eux, Guy, est alcoolique, violent, lâche… Bref, il a tout pour plaire. On le suit, éructant de bar en bar, de larcins en cuites, de bagarre en nid-de-pie (plateforme sur un mât depuis lequel la vigie observe la mer). 

On est loin des clichés sur la piraterie au cinéma ou en littérature… Les dialogues sont crus, sans retenue. Le dessin, au stylo et à l’aquarelle, aux décors incroyables, semble fait de bric et de broc. Mais il y a des pages magnifiques, de tempêtes, de scènes sur des proues de navire. Foutraque, et bien.

📖 Le Portrait d’un Buveur de Schrauwen, Ruppert et Mulot, collection Aire Libre chez Dupuis.

Et aussi 

  • Notre précédente sélection 
  • Les magnifiques variations autour de la danse, du corps en mouvement. Une leçon de dessin subtile et poétique. Le corps collectif de Baudoin aux éditions Gallimard BD.
  • Passi, messa de Joss Swarte chez Dargaud. À chaque problème, une solution. Simple, non ? Dans ce recueil de dessins parus chez Futuropolis dans les années 1980, cent cinquante drôles de leçons de « savoir survivre » en pure ligne claire à savourer.
  • Deux westerns dont les femmes sont les héros : La Venin de Laurent Astier, aux éditions Rue de Sèvres, reprend les codes du genre et s’en sert simplement au féminin, et Coyote Doggirl de l’Américaine, Lisa Hanawalt : des personnages à tête d’animaux, et une histoire au dessin original à l’aquarelle avec les mots d’aujourd’hui. C’est drôle et plein d’autodérision. 
  • Sarkozy Kadhafi, une enquête rigoureuse en BD : cinq journalistes décortiquent l’affaire du financement présumé de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy de 2007 par des fonds publics libyens via Mouammar Kadhafi. L’histoire qu’ils racontent, finement mise en dessin par Thierry Chavant, clarifie une affaire complexe, pour aider le lecteur à se faire une opinion.
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