Après "Les Loyautés" et avant, dit-on, "Les Ambitions", voici "Les Gratitudes" de Delphine de Vigan. Au "Masque & la Plume", ce livre donne l'occasion de poser une question essentielle de la littérature française contemporaine : peut-on faire du roman avec des bons sentiments ?

Delphine de Vigan
Delphine de Vigan © AFP / Laurent Emmanuel

Le livre résumé par Jérôme Garcin

Ce roman tourne autour d’une femme âgée qui répète que « vieillir, c’est apprendre à perdre ». Michèle Seld, alias Michka, était correctrice dans les journaux. Les mots étaient sa grande affaire. Et voici que les mots lui échappent. Victime d’aphasie, elle est placée dans un Ehpad. Marie, sa jeune voisine, vient la voir tous les jours. Et Jérôme, l’orthophoniste, s’attache à cette vieille dame qui voudrait retrouver, avant de mourir, le couple de La Ferté-sous-Jouarre qui a sauvé, pendant l’Occupation, la petite fille juive qu’elle était. Elle voudrait leur exprimer sa gratitude. Une gratitude qu’éprouve également Marie pour celle qui l’a accueillie lorsqu’elle allait mal. Ce roman est un tissu croisé de gratitudes.   

Frédéric Beigbeder est exaspéré par cette "littérature doudou"

FB : L'heure est grave : on assiste au triomphe de la littérature doudou en France. Si on regarde le programme du Masque ce soir

  • Les Gratitudes (Delphine de Vigan)
  • Personne n'a peur des gens qui sourient (Véronique Ovaldé)
  • Dites-lui que je l'aime (Clémentine Autain)

Sans oublier les numéros un et deux des ventes en France : 

  • J'ai dû rêver trop fort (Michel Bussy) 
  • La cerise sur le gâteau (Aurélie Valogne). 

Il y a vraiment un énorme succès en ce moment des livres les plus niais possibles !

Je crois à la phrase d'André Gide : "On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments". On est dans un Ehpad avec une vieille et une jeune qui s'entraident, qui se remercient mutuellement. Ça fait penser à Anna Gavalda, qui est l'une des premières à avoir fait ça en France (Ensemble c'est tout). Tous ces dialogues gentils, ce jeu sur les à-peu-près, les personnages qui veulent remercier tous ceux qui les ont sauvés… Je suis une mauvaise personne, j'ai un mauvais fond, je ne crois pas que la littérature serve à tisser des liens entre des gens paumés. Je crois que la littérature ne sert à rien.

Michel Crépu a été touché

MC : Bien sûr, je suis d'accord avec Frédéric mais, en même temps, je ne suis pas du tout d'accord avec lui.

Je trouve très intéressant de voir comment Delphine de Vigan arrive à surmonter l'énorme réprobation tacite qui est sur elle depuis le précédent succès, Les Loyautés. Jusque là, elle est arrivée à échapper à l'infamie. 

Peut-on arriver à faire du roman avec des bons sentiments ? La réponse est "oui", en fait. Simplement, c'est une question d'équilibre et d'intelligence des situations. 

Nelly Kapriélian a trouvé le roman intéressant

NK : Delphine de Vigan est partie sur un truc sur lequel je ne suis pas sûre d'adhérer à 100% - et en même temps ça me touche beaucoup. Je ne me suis pas posée la question des bons sentiments ou pas (c'est vrai que c'est une vraie question). Je trouve qu'elle arrive à travailler juste sur les mots. Elle ne travaille là-dessus que de façon très sèche, sans effet, sans lyrisme, sans grande description. Elle va droit au but. Alors, c'est un peu sec, un peu déstabilisant parfois… Ce que j'aime, c'est qu'elle se pose des questions qui ne sont pas spectaculaires, qu'on voit assez peu dans la littérature : les loyautés et les gratitudes. Ce sont des questions auxquelles on se retrouve confrontés dans nos vies tous les jours. Et elle arrive à en faire quelque chose d'intéressant

Néanmoins, c'est vrai qu'il y a des passages qui deviennent un peu n'importe quoi, je trouve aussi qu'elle se répète… 

Capter les mots de façon très brute pour les mettre en valeur, ça va avec le sujet  qui est cette femme qui perd la mémoire. On peut trouver ça un peu facile, n'empêche qu'elle met les mots en avant  pour dire que le lien à l'autre, c'est ce qui nous sauve. Et dans nos vies privées et en collectif, et en politique. Je trouve ce livre, au fond, assez politique.

Arnaud Viviant trouve qu'"Il y avait un très beau livre à faire !" mais que "Là, on n'a rien"

AV : Stephen King, j'avais l'impression d'avoir mangé au MacDo, là, j'ai l'impression d'avoir la carcasse du poulet ! C'est la carcasse d'une histoire : 

  • les personnages : il n'y en a que trois
  • l'Ehpad devient un non-lieu
  • la directrice est très méchante

Là, franchement, on est au bord du ridicule… sur un sujet, franchement, vraiment important. On commence à voir, un peu, le scandale des Ehpad. On voit ce que c'est. Il y avait un très beau livre à faire ! Là, on n'a rien. Un squelette d'une pièce de Beckett. C'est quand même ridicule !

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Les gratitudes" de Delphine de Vigan : les critiques du "Masque & la Pume"

📖  Le roman de Delphine de Vigan est à retrouver chez Lattès. 

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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