Deux expositions à Paris mettent en relief le genre animal dans la littérature jeunesse. On en profite pour s’interroger sur le rôle des loups, des lions et autres grandes ou petites bêtes dans l’imaginaire enfantin, avec Alban Cerisier, archiviste chez Gallimard.

Détail de la couverture du "Lion" de Joseph Kessel, illustrée par François Roca
Détail de la couverture du "Lion" de Joseph Kessel, illustrée par François Roca © Gallimard

Du lion majestueux et sauvage de François Roca pour la couverture d'un livre adapté de Kessel, au chien rouge pleine page de Fred Bénaglia, en passant par la superbe baleine bleue de Susumu Shingu, ou le gros loup devant un micro d’Olivier Tallec pour le livre-anthologie des 30 ans de l’émission L’as-tu lu mon p’tit louples animaux occupent l’espace littéraire.

L’exposition Parole aux animaux à la Galerie Gallimard à Paris met un coup de projecteur sur ces fabuleux personnages. Outre la variété des espèces, on note la palette des techniques graphiques mises à leur service : peinture (gouache et acrylique), pastel, pochoir, sérigraphies, crayon, stylo, collage… Mais aussi la diversité du traitement : les animaux y sont inquiétants, beaux, poétiques, grands ou petits, avec ou sans humain… Quatre questions à Alban Cerisier, archiviste, éditeur et historien de Gallimard  

Quand apparaissent les animaux dans la littérature ?

Alban Cerisier : "Dès l'Antiquité, dans les fables d’Esope. L’animal est alors le personnage qui va permettre à l’auteur de dire des choses qu’il est plus difficile de faire dire à un homme. Le monde animal parle vrai, on a tendance à le croire. Il peut dire des choses qui choquent ou très élémentaires, alors que l’homme se doit d’être civilisé, et sa parole a une toute autre portée."

Chez les enfants, le personnage animal arrive à l’époque moderne avec Les Fables de La Fontaine. Le grand moment de la littérature enfantine, c’est la fin du XIXe siècle avec les grand progrès de l’alphabétisation et le développement de l’édition moderne. C’est Benjamin Rabier qui introduit l’animal de façon drôlatique avec de petites saynètes assez sarcastiques. Le monde qu’il décrit est un peu cruel. Les animaux malmènent les hommes (et vice versa) en leur faisant de petites plaisanteries. Mais les animaux rigolent. « La Vache qui rit », c’est lui ! Il aussi une vision distanciée de la vie des hommes.

C’est ce qu’on va retrouver chez des auteurs qui ont marqué la maison Gallimard comme Marcel Aymé dans les années 193O avec Les Contes du Chat perché. Les animaux ici sont merveilleux, épris de liberté et de drôlerie. Tout est permis dans le monde des Contes du chat perché, illustré par Nathalie Parrain. Son style est inspiré par la nouvelle école russe du livre pour enfants, liée au constructivisme et plus généralement à l’évolution de l’art russe. Les livres pour enfants font partie du programme culturel de la Russie soviétique. Cette école-là va beaucoup influencer les illustrateurs, et les éditeurs jeunesse français. Ils vont créer des petits albums d’une quarantaine de pages avec de petites histoires soit purement fictives, soit pédagogiques, soit pratiques (almanachs, livres pratiques…)."

Dans l'exposition Parole aux Animaux à la Galerie Gallimard
Dans l'exposition Parole aux Animaux à la Galerie Gallimard / Gallimard

Quel rôle jouent les animaux dans la littérature jeunesse ?

Alban Cerisier : "A ses débuts, la littérature jeunesse est très édifiante. Il s’agit d’éduquer l’enfant. On y trouve une certaine morale, une certaine forme de convention sociale. Pour apporter un peu de fantaisie et d’affectif à tout ça, les animaux appuient ce discours."

L’adhésion spontanée à la parole de l’animal compte beaucoup dans les livres pour enfants. Il y a l’idée qu’un animal ne ment pas. Même quand il fait semblant de parler.

Peu à peu, la littérature jeunesse va aller au-delà de cette fonction moralisatrice et s’adresser aux enfants de façon de plus en plus diversifiée. Dans l’entre-deux guerres, il existe des albums qui vont décrire les rapports de complicité des enfants avec leur animal familier. Ils soulignent l’importance du jeu… Et participent de plus en plus au développement de l’imaginaire.

L’autre approche des animaux est documentaire : ils vont être de plus en plus décrits pour ce qu’ils sont dans la vie. Comme chez Buffon, mais via l’art et la manière du livre pour enfant. Les albums du Père Castor chez Flammarion créés dans les années 1930  se sont attachés à décrire les relations des animaux adultes avec leurs petits. On se dirige vers une approche plus documentaire, narrative et en aucun cas édifiante.

Les animaux sont encore omniprésents dans la littérature jeunesse jusque dans les années 1970-1980, presque au même rang que les personnages humains."

Et aujourd’hui quel rôle ont-ils ? 

Alban Cerisier : 

Aujourd’hui il y a de moins en moins d'animaux parmi les personnages, et de plus en plus d’enfants.

Depuis les années 1970/1980, la société s’est libérée, la parole aussi. On dit aux enfants des choses qu’on ne leur disait pas auparavant. De ce fait, les livres jeunesse anticipant ou accompagnant l’évolution sociale, vont investir le champ de la conversation entre humains.

On va pouvoir faire dire à des adultes et à des enfants des choses que qu'on faisait dire aux animaux par le passé. L’animal va être moins sollicité : on a moins avoir besoin de ce tiers de confiance pour raconter des histoires.

On voit aussi un courant naturaliste autour de carnets de la nature, avec des écrivains qui se penchent sur le vivant. L’animal est « travaillé » presque dans une perspective écologique.

Aujourd’hui, l’approche de l’animal est décontractée : il est esthétique, dans l'amusement et contribue à l’aventure. Il est imprévisible, sauvage…"

Dans l'exposition Parole aux animaux à la Galerie Gallimard
Dans l'exposition Parole aux animaux à la Galerie Gallimard / Gallimard

Et graphiquement comment l’animal évolue ?

Alban Cerisier : "Il y a  toujours eu un jeu sur la taille des animaux. La différence de perspective entre l’homme et l’animal est l'une des manières de faire des livres jeunesse.

On le voit dès 1919 avec des titres pour enfants comme Macao et Cosmage par Edy Legrand, un livre assez édifiant avec une dimension poétique forte. C’est extraordinaire d’invention de beauté, un vrai livre d’art. Ces livres montrent en permanence le rapport de la petitesse de l’homme par rapport au gigantisme des animaux ainsi que le foisonnement de la nature. Tout ça dans une perspective très rousseauiste d’âge d’or etc.

La comparaison entre monde animal et monde humain permet de relativiser ce que nous sommes.

Avec un animal, le dessinateur peut se permettre des fantaisies qu’il ne peut pas totalement avec un corps humain. Déformer un corps humain est compliqué dans la littérature enfantine. Alors qu’on peut étendre à l’infini un cou de girafe, accentuer l’épaisseur d’un ours, la courbure d’un chien… Ça ne choquera pas plus que ça un enfant. Tex Avery est passé par là !" 

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