Dans son dernier livre, la journaliste américaine Sarah Weinman consacre un récit d’investigation sur un fait divers déjà abordé dans le "Lolita" de l'écrivain Vladimir Nabokov. Les critiques du Masque et la Plume l'ont trouvé intéressant mais très peu convaincant dans la forme.

Extrait du film "Lolita" réalisé par Stanley Kubrick en 1962
Extrait du film "Lolita" réalisé par Stanley Kubrick en 1962 © AFP / Seven Arts Productions

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Le livre est sous-titré : l’affaire qui a inspiré le chef d’œuvre de Nabokov, traduit par Isabelle Chapnan, de Sarah Weinman. Le roman de Nabokov était présenté comme la confession d'un homme, Humbert Humbert, qui racontait sa relation avec une jeune fille de 12 ans et demi. Un livre qui, à sa sortie en 1955, provoqua le scandale. À l’origine, un fait divers : l’enlèvement en 1948 de la petite Sally Horner, 11 ans, par Franck LaSalle, un mécanicien quinquagénaire, qui l’a entraînée dans un périple de 21 mois, ponctué de viols, à travers les Etats-Unis. Jusqu’à son arrestation en 1950.

Arnaud Viviant l'a trouvé "moche et détestable"

Je ne pense pas que ce fait divers soit à l'origine de l'écriture de Lolita... 

Sarah Weinman explique que Nabokov a mis cinq ans à écrire ce livre, d'ailleurs il a voulu brûler le manuscrit et c'est sa femme qui l'a sauvé des flammes... C'est simplement qu'au bout d'un moment Nabokov travaille, il lit des faits divers et découpe des choses dans le journal qui vont alimenter la rédaction du roman mais ce n'est pas l’origine ! La véritable origine de "Lolita", c'est une nouvelle parue dans les années 1980' qui s'appelle "L'enchanteur".

Mais ce livre-là (de Sarah Weinman) est une manœuvre sournoise pour ramener la littérature à sa littéralité

Littéralement, c'est un roman sur un pédophile, mais pas littérairement.

Et Nabokov aurait très bien pu dire "Lolita c'est moi" comme Flaubert l'a signifié dans "Madame Bovary" : le fait est que le créateur est dans toutes ses créatures et si ce livre est un grand livre c'est précisément pour cela. Il est important de prendre en considération les deux livres en même temps

Mais celui-là est moche et détestable ! 

D'abord intéressé, Michel Crépu n'a pas été convaincu par le style d'écriture

"Je suis très sensible à ce que vient de dire Arnaud bien que je ne sois pas d'accord avec lui dans la mesure où je pense que le livre échoue sur le sujet... 

Je ne l'ai pas aimé ce livre, mais il m'a beaucoup intéressé

Mais en lisant ce livre, je me suis rendu compte qu'elle était débordée par son sujet : elle voudrait nous donner une leçon de féminisme littéraire mais qui ne marche pas bien car tout est beaucoup plus contradictoire, nuancé que cela... Un écrivain pourrait effectivement raconter cette histoire mais le livre qui est une forme de travail universitaire est pris à revers et débordé par de nombreuses choses qui le font exister autrement. 

Pour Nelly Kapriélian, "Sarah Weinman fait un procès insidieux à Nabokov"

"J'ai trouvé le livre passionnant mais je suis en désaccord avec tout ce qu'elle dit, notamment cette idéologie qui parcourt le livre.

Ce qui est passionnant c'est toute la reconstitution de l’Amérique des années 1940, de ce premier cas de pédophilie, de la façon dont Franck LaSalle kidnappe cette petite fille, de la mère qui pose pas plus de questions que cela. 

Ce fait-divers qui aurait inspiré Nabokov a l'air d'être vrai, en tout cas dans la trame car c'est vrai que ça faisait très longtemps que Nabokov était habité par le thème de la Lolita, alors que lui a toujours avancé que c'était lié à des échos d'amours enfantines lorsqu'il était en lien avec une petite fille qu'il n'a plus jamais revue. 

Mais j'ai l'impression qu'on retrouve tout de même des points communs entre les deux livres... 

En revanche, ce qui ne m'a pas beaucoup plu c'est que son écriture est tellement belle qu'elle cache la vérité au sujet de ce qu'est être une petite fille violée, ce qui n'était d'ailleurs pas du tout le propos de Nabokov... 

Elle fait un procès très insidieux et pervers à Nabokov pour ne pas avoir montré ce qu'était une vraie Lolita, de la souffrance de tous ces maux alors même que ce n'était pas là son propos : Nabokov avait plutôt pour objectif de montrer ce qu'est d'être dans la tête de quelqu’un d'obsédé et blessant une petite fille, et de chercher à comprendre ce qu'est cette folie. Nabokov a toujours affirmé en interview que la petite était abusée".

Olivia de Lamberterie "intéressée puis désintéressée" par le livre

"Je suis tout à fait d'accord avec Nelly. J'ai été très intéressée par le livre, par toutes les résonances qui existent entre certains passages de "Lolita" et ce fait divers. Mais assez vite, je m'en suis désintéressée car je ne la trouve pas très convaincante et elle n'arrête pas de poser des questions morales qui me dérangent notamment sur la beauté de l'écriture de "Lolita" qui efface les sévices faites à une enfant. 

Ce qui est passionnant, c'est qu'elle montre le fonctionnement du cerveau de cette enfant de 11 ans, qui ne reçoit de preuve d'amour que de celui qui la viole, et croit que cet homme a raison. L'autre personnage qui est génial c'est la voisine qui a neuf enfants, qui a été mariée 10 fois, tant c'est elle qui va remarquer, en voyant la petite fille marcher, qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez elle. 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Lolita, la véritable histoire" de Sarah Weinman : les critiques du Masque et la Plume

📖 LIRE - "Lolita, la véritable histoire" de Sarah Weinman (éditions du Seuil)

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