Déjà récompensé en 2017 par le prix Pulitzer pour "Underdground Railroad", il l'est de nouveau pour son tout dernier roman dans lequel Colson Whitehead plonge son lecteur dans un fait divers se déroulant dans la Floride des années 1960, rendant compte des horreurs de la ségrégation raciale aux Etats-Unis.

L'écrivain américain Colson Whitehead, 2019
L'écrivain américain Colson Whitehead, 2019 © AFP / HORST GALUSCHKA / DPA PICTURE-ALLIANCE

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

C'est le roman qui lui a valu son deuxième prix Pulitzer. Un roman qui se passe dans la Floride ségrégationniste des années 1960, où l'on découvre l'existence d'une maison de correction, la Dozier School for boys, où l'on prétendait transformer les délinquants en hommes honnêtes et honorables, et où les enfants noirs ont été torturés jusqu'à la mort. 

C'est dans cette maison, rebaptisée par Whitehead, qu'est envoyé après une erreur judiciaire - accusé à tort d'avoir volé une voiture - le jeune Elwood Curtis, qui rêvait d'entrer à l'université, et qui connaît par cœur les discours de Martin Luther King. Le plus incroyable, c'est que cette institution, quand même sinistre, a existé en toute impunité pendant plus d'un siècle et n'a fermé ses portes qu'en 2011. Je ne peux pas m'empêcher de citer la première phrase du roman : "même morts, les garçons étaient un problème".

Jean-Claude Raspiengeas salue un roman aussi magnifique que terrible

JCR : "Le roman commence par l'exhumation de ce qu'on peut appeler un charnier autour de la vraie école, trouvée par un promoteur immobilier. 

Surtout, c'est une exhumation de ce lieu presque cinquante ans après. Mais l'enfouissement de ces corps a duré aussi très longtemps. Ceux qui sortaient de ce bagne étaient même incapables d'avoir une vie normale. Les conditions pour en sortir étaient effroyables. 

Il y a une phrase qui vient très vite, et qui m'a beaucoup bouleversé, c'est quand il parle de ce Elwood Curtis dont il explique qu'il a envie d'apprendre, qu'il aime apprendre, qu'il a trouvé une encyclopédie. Il la lit tout en étant protégé par sa grand mère : "Il aurait pu être un personnage de Norman Rockwell s'il avait eu la peau blanche". On voit, sur cette simple phrase, ce qu'était ce gamin. 

C'est une erreur judiciaire qui n'a jamais été pointée. D'ailleurs, il y a un vague avocat qui a l'air de traîner. La grand-mère essaie aussi de soulever son cas. C'est dans un contexte où on se rend compte de choses abominables… Par exemple, les manuels de cours sont des manuels d'occasion qui arrivent d'écoles de blancs. Et, dans tous ces manuels, il y a des insultes racistes à toutes les pages. 

On apprend aussi que, par exemple, il y avait une piscine municipale à Baltimore, et dans laquelle on avait coulé du béton pour ne pas que les enfants noirs puissent aller à la piscine… On parle des années 1960 et d'aujourd'hui d'une certaine façon. Ça, c'est le début, après quand on rentre réellement dans l'univers de ce bagne, c'est absolument horrible. Ils se sont battus à mort, c'est le lieu absolu du racisme le plus effroyable et de l'injustice la plus absolue, la plus impunie. C'est vraiment la roue du racisme, de l'injustice, du malheur ; ils sont battus à mort, on les fouette avec une lanière de cuir extrêmement puissante et pour pas qu'on entende leurs cris on met un énorme ventilateur industriel qui a le pouvoir de projeter le sang sur les murs… 

Ce qui est terrible, c'est que, évidemment, quand on est pris dans ce truc-là, on a envie de s'évader. La fin du livre est absolument magnifique, sans raconter le retournement stupéfiant de la fin, mais ce très beau moment où le héros essaie d'avoir une vie normale quand il rentre à New York. Même cette partie-là est absolument terrible".

Pour Patricia Martin aussi il est la fois extraordinaire et désespérant

PM : "Je dirais qu'on peut presque parler de camps de concentration ou de goulag. Les conditions de vie sont absolument épouvantables. Il le décrit très bien parce que, justement, il ne s'appesantit jamais dessus. Il a la distance nécessaire pour que ce soit lisible, tout comme ces garçons ont eu la distance nécessaire face à ce qui leur arrivait pour que leur vie soit simplement vivable. Ils sont incroyables… Cette capacité à souffrir autant, on se demande ce qu'on aurait fait à leur place… 

Tout est pourri de toute façon, dans ce monde-là : ils reçoivent des pots de vin, la nourriture qui est destinée aux élèves va à des commerçants et, ensuite, ils se ramassent l'argent, il y a un combat de boxe qui est absolument extraordinaire et qui me paraît assez emblématique de ce qui se passe dans cet endroit.

Ce livre est vraiment une grenade dégoupillée. Il est la fois extraordinaire et en même temps désespérant 

Parce que quand on se dit que oui, bien sûr, c'était il y a longtemps sauf que quand Barack Obama, par exemple, dit que les effets se font toujours autant sentir. On voit bien qu'en réalité, les lois ne changent pas les hommes comme cela, que tout est réversible, que jamais rien n'est gagné. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe, par exemple avec l'avortement, que la suprématie du blanc fait presque partie d'un inconscient collectif, c'est une donnée préalable, en tout cas chez beaucoup de gens. Je trouve que c'est aussi révoltant que les atrocités qui sont racontées… Il y a une intériorisation de l'infériorité qui est absolument diabolique, même chez le personnage principal qui est révolté, qui est idéaliste, cultivé, qui a appris un langage à travers Martin Luther King. Malgré tout, c'est un obstacle qui est difficilement franchissable".

Olivia De Lamberterie : "c'est le roman de la terreur et de l'épouvante"

OL : "Le personnage de la grand-mère du narrateur, par exemple, c'est une femme qui n'a jamais pu dire au revoir à tout ce qu'elle aimait parce que son père a été arrêté, parce que dans la rue, il n'avait pas laissé le passage à une personne blanche, il a été accusé, il s'est retrouvé en prison où il s'est pendu. Son mari a été tué dans une bagarre parce qu'il a voulu protéger un homme noir qui se bagarrait contre trois Blancs qui étaient sur lui. Son mari est mort. 

Sa fille, la mère du héros, est partie, elle a abandonné son enfant, elle était mariée avec un homme qui était revenu mauvais de la guerre du Pacifique. Donc elle s'est retrouvée avec ce petit bonhomme qui, par ses talents et par ses qualités, aurait pu être le premier qui ne travaillerait pas comme plongeur à la vaisselle dans cet hôtel. Il avait vraiment tout pour et il aurait pu. 

C'est aussi le roman de ce qui aurait pu advenir et qui n'est pas advenu

Après, il y a des choses parfois un peu ambiguës dans la manière dont c'est raconté. Il y a beaucoup d'ellipses. Il est entre le documentaire et le roman. Parfois, ça m'a un peu gênée. 

Ce n'est pas un très grand livre littéraire contrairement au roman précédent qui avait un vrai souffle littéraire. 

C'est un livre un peu inégal, il y a quelques personnages qui sont un peu plats mais le retournement est magnifique !"

Arnaud Viviant déplore une idée de la littérature totalement obsolète

AV : "Vous avez bien raconté le côté édifiant du livre qui fait sans doute qu'il a eu le prix pulitzer mais je me suis quand même dit, au début de ce livre, jusqu'à la bonne moitié, que heureusement je me suis obstiné à le lire parce qu'il y a un retournement qu'il ne faut absolument pas divulguer et qui fait qu'on se dit qu'il y a quand même quelque chose.

Mais sinon, j'ai été surpris par le côté absolument désuet de l'écriture…

Sa capacité à décrire les personnages est quand même très faible. J'ai trouvé que la traduction était quand même parfois très embarrassante, très embarrassée. Ce qui est absolument incroyable avec ce livre, c'est qu'il renvoie vraiment à une idée de la littérature totalement obsolète

On est en 2020 et on a quelqu'un qui écrit à peu près comme on écrivait au XIXe siècle

La littérature est prise dans une historicité, dans un discours d'aujourd'hui, moderne qui fait qu'il y a quelque chose d'absolument scolaire dans cette dénonciation. Le gamin qui écoute les disques de Martin Luther King, bref, on a tous les clichés, c'est ce qu'on appelait de "la littérature édifiante" autrefois. 

Ils en sont là au prix Pulitzer… À le donner deux fois alors que franchement, là, il n'y a aucune trouvaille, ce n'est pas si bien. Il faut vraiment attendre le dernier tiers du livre et le retournement…

Je trouve absurde de juger uniquement sur ce qu'il raconte, car évidemment que ce qu'ils raconte c'est édifiant". 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Nickel Boys" de Colson Whitehead

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - "Nickel Boys" de Colson Whitehead (Éditions Albin Michel)

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