Récemment élu à l’Académie Française, Patrick Grainville était au micro d'Augustin Trapenard pour évoquer “Falaise des fous”, une fresque normande, historique et picturale (au choix). Il a choisi pour sa carte blanche de nous faire entendre la voix de Marguerite Duras et de lire un texte inédit, "Voler le feu".

L'écrivain Patrick Grainville
L'écrivain Patrick Grainville © AFP / Bertrand Guay

Un texte inédit : "Voler le feu"

Avec cette voix professorale qui gronde, qui emporte, Patrick Grainville lit au micro d'Augustin Trapenard un texte inédit Voler le Feu :

Il y décrit ses errances dans la littérature, une errance heureuse où tout est possible car tout est beau, assimilable, imaginaire. Il commence vide, seul, puis découvre la littérature, il dévore les romans des autres, les mondes des autres et finit par retourner à une solitude, à un vide, jusqu’à retrouver sa plénitude dans l’écriture. 

Quand j’étais jeune adolescent, j’ai traversé, comme beaucoup, une crise de manque, de vide, de solitude avec la première prise de conscience de l’absurdité de la vie. Ce sont les mots qui m’ont secouru, fortifié, ouvert des horizons de rêve, de liberté, de rébellion. La lecture m’a arraché au quotidien morne du lycée. Les mots étaient nourriciers. Je les apprenais avec avidité, gourmandise. J’adorais le vocabulaire que je considérais comme une tribu vivante, incarnée, qui peuplait mon imagination. Je n’étais plus seul. J’avais un vaste pays luxuriant de mots.

Je lisais énormément, j'entrais dans des paysages nouveaux, des histoires qui n’étaient pas la mienne. J’aimais les récits de voyage, d’aventures, d’exploration, les animaux sauvages, les grands arbres, les royaumes inconnus, les villes délirantes. J’adorais l’Afrique, l’Asie, l’Amazonie, les noms exotiques merveilleux.

Et quand, plus tard, j’entre dans la vie, quand je suis devenu professeur, le vieux sentiment de vide, de solitude, d’absurdité me reprend. Alors j’écris Les Flamboyants qui m’ont valu le prix Goncourt. je raconte une aventure africaine dans un royaume imaginaire et un paysage extraordinaire d’arbres, de fleuves, de corps. Je prend plaisir à tracer des plans de ce royaume. J’adore inventer les noms des lieux autour du roi Tokor Yali Oumbata. C’est une grande défonce de sonorités qui m’enchantent, c’est le même plaisir de pays, de corps, de paysages différents qui me portent quand j’écris Le baiser de la pieuvre qui se passe au Japon ou Bisons qui se déroule dans la grande plaine américaine. 

Ecrire m’a permis d’habiter un monde qui m’apparaissait étranger, inhabitable. Dans mon dernier roman Falaise des fous, Étretat est un royaume plein de souffles, de vent de mers, de murailles blanches troués d’arches. Un lieu où je rencontre Monet et Courbet, qui eux aussi ont peint le monde avec leur vision singulière, leurs couleurs, leurs modelées, leurs signatures. C’est pour moi l’enchantement qu’un créateur corrige le monde, le métamorphose dans son art et le rend plus envoûtant. J’aime les créateurs qui nous libèrent de la création de Dieu, qui nous révèlent notre liberté d’inventer un autre réel. Vive Prométhée le voleur de feu. Voler le feu, voilà la vie !

"L'envahissement de l'être"

Patrick Grainville écrit par instinct, il le dit, et il aime la Normandie, Étretat, les falaises… comme Marguerite Duras, qui parle dans cette archive de 1967. 

Elle a vécu dans la chaleur, en Indochine, dans les rizières. Elle décrit les Occidentaux qui se protègent de cette chaleur, du soleil, qui en ont peur. Et vient ensuite cette expression, “l’envahissement de l’être” : elle est envahie par le paysage, comme Grainville semble envahi par les falaises, par les paysages de Monet dans son livre Falaise des fous. Grainville explique au micro d'Augustin Trapenard que ce fut par cet "envahissement de l’être" qu’il a pu retourner vers une Normandie fuie pour l’étranger ; c'est donc grâce à Marguerite Duras. La boucle est bouclée : pour Patrick Grainville, Falaise des fous, c'est retourner à la Normandie natale, après être allé en Afrique, au Japon, et aux Etats-Unis. La Normandie devient un monde exotique sous sa plume, revêt un caractère irréel, comme celui de l'Afrique ou de l'Amérique. 

"Voler le feu" est un texte excessivement intime car il traite de l'homme dans ses rêves, dans ce qui le fait "planer", dans ce qu'il imagine pour fuir le quotidien de l'adolescence, du professorat et peut-être aussi de l'immortalité de la condition et de la fonction d'un académicien (« Veiller sur la langue française et accomplir des actes de mécénat »).

On note cette frénésie du langage, ce besoin d’éprouver vite les sentiments qu’il ressent grâce aux mots, grâce aux histoires, grâce à la littérature. Car ce n’est plus simplement une envie de lire, mais un besoin physique, viral. Et quand le besoin de lecture ne suffit plus, c’est un "envahissement de l’être” par l’écriture qu’attrape Patrick Grainville. Un besoin de ne plus simplement subir et d’imaginer les mondes que donnent à voir les autres écrivains, mais un besoin d’imaginer son propre monde, celui qu’il peuple par ses mots, ses codes, ses noms, ses lieux. C’est un besoin de créer un monde pour échapper au sien, celui dans lequel il vit, qu’il qualifie d’”inhabitable”. 

Ce texte pourrait être amer, mais Patrick Grainville le conclue par une exclamation de joie "Voler le feu, voilà la vie !", c'est-à-dire devenir Prométhée et avoir la possibilité de créer ses propres mondes, et ainsi se libérer de la "création de Dieu".  

Aller plus loin

  • Retrouvez chaque matin de la semaine Augustin Trapenard dans Boomerang, de 9h10 à 9h30 sur France Inter
  • Falaise des fous, le nouveau livre de Patrick Grainville, est paru aux éditions du Seuil
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