L’écrivain autrichien Peter Handke, prix Nobel de littérature en 2019, s’est illustré dans tous les genres : roman, théâtre, poésie, nouvelle, essais. Invité d’Augustin Trapenard, il nous éclaire sur son rapport à l’écriture, au monde et à l’existence.

Le prix Nobel Peter Handke auteur existentiel...
Le prix Nobel Peter Handke auteur existentiel... © AFP / Franz Neumayr Apa

Mon premier paysage, c’est la cour de la ferme dans l’attente des bombardements américains en 1944.

Peter Handke naît "enfant naturel" à la frontière slovène au beau milieu de la guerre. Il grandit entouré d’une mère effacée et d’un beau-père brutal et fuit dès l’adolescence cette pesante atmosphère familiale. A l’internat, la lecture et bientôt l’écriture lui ouvrent de nouveaux horizons. Après quatre ans de droit, il prend en 1965 le virage exaltant de la littérature suite à la parution de son premier roman Les Frelons. Texte après texte, il explore l'angoisse procurée par la société contemporaine, l'errance et l'incommunicabilité. Véritable globe-trotter et expérimentateur, Peter Handke a vu plusieurs fois ses textes adaptés au cinéma ou collaboré avec son grand ami Wim Wenders (Les ailes du désir, L’angoisse du gardien de but avant le Penalty). 

Il est l’invité d’Augustin Trapenard, ébloui par "une œuvre monumentale, intime et universelle qui sonde les gouffres de notre humaine condition". Ces jours derniers, Peter Handke publie trois ouvrages aux éditions Gallimard : un roman, La voleuse de fruits, une anthologie, Les Cabanes du narrateur, et la Conférence du Nobel

Augustin  Trapenard : « Vous est-il arrivé de vous perdre ? » Peter Handke : « Souvent… heureusement cela réveille parfois. Se perdre, c’est intéressant…  Ça permet de se poser des questions. »

Image du film Les ailes du désir
Image du film Les ailes du désir © AFP / Wim Wenders

Ecrire le déracinement

"L’Autriche est le pays de mes ancêtres qui sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale, un des plus grands scandales de l’Histoire. C’est leur pays plus que le mien. J’aime citer la philosophe Simone Weil qui dit :
«_Déraciner les autres, c’est le plus grand crime, se déraciner, c’est une jubilation_

Né à la frontière entre deux pays (Autriche-Slovénie), Petre Handke a beaucoup voyagé, même s’il témoigne d’une certaine prédilection pour la France où il a posé ses valises, il y a une trentaine d’années. Il n’est pas interdit de voir derrière les « cabanes » du narrateur l’idée d’une maison de fortune à réinventer où que l’on soit sur la terre. "L’errance, le voyage, la terre et les paysages sont partout dans son travail " nous dit Augustin Trapenard. Même s’il est difficile pour l’écrivain de se sentir chez lui, « Je suis étranger à moi-même », il dit éprouver un apaisement à se poser dans sa maison en bordure de forêt, près de Meudon. Un endroit où il peut se sentir relié au monde.

La France pour moi, c’était la littérature et la peinture, L’étranger de Camus, Jean-Paul Sartre, puis Stendhal, Flaubert, Balzac. 

Les cabanes évoquées sont aussi liées à un souvenir d’enfance, comme il le confie à Augustin Trapenard : " Ce sont des cabanes pour les outils des fermiers, un lieu avec des bancs où l’on buvait du cidre. Je me souviens de l’odeur du cidre que mon grand-père fabriquait et de sa couleur dans la cruche. On accompagnait le cidre avec du speck (une charcuterie locale). Ce sont des lieux magiques au milieu des champs, des lieux propices à la rêverie et aux histoires ! »

Je n’ai plus vraiment de pays désiré, mais dès que je suis quelque part, il y a une force nouvelle qui fait que je commence à aimer le lieu et le paysage.

Vivre pour raconter des histoires

Dans Les cabanes du narrateur, sélection d’œuvres choisies depuis cinquante ans, Peter Handke s’explique :
« Longtemps, la littérature a été pour moi le moyen d’y voir plus clair. Elle m’a aidé à reconnaître que j’étais là, que j’étais au monde. » 

C’est au fond dans la littérature que l’écrivain jette son ancre : "Je suis né pour raconter des histoires, je ne peux pas faire autrement. Je ne suis pas très à l’aise à l’oral mais l’écrit est la plus belle des déviations pour moi. L’écriture, c’est la plus haute instance de ma vie.". 

C’est quoi un écrivain ?

Je crois aux mots, pas toujours aux miens… Plus jeune, je pouvais rester dix heures à la table d’écriture, aujourd’hui beaucoup moins. 

"Je ne me considère pas comme un écrivain mais comme quelqu’un qui parfois se met en route pour écrire. C’est le verbe (écrire) qui m’intéresse, pas le substantif (écrivain). Ce n’est pas une activité normale l’écriture, c’est angoissant. Les mots m’arrivent comme pour un somnambule très éveillé. J’attends, je guette le danger dans l’acte d’écrire, parfois je suis presque heureux. " Et A. Trapenard de souligner : Ce "presque" contient une partie de votre écriture.

Tchekhov, Dostoïevski, Faulkner, l’écriture des autres m’a montré que le monde est possible. 

L’homme révolté

A. Trapenard : Qu’est-ce qui vous révolte ? 

" La manière de traiter cette pandémie, les vieilles personnes qui sont mortes d’isolement, c’est une forme de crime d’état, je rêve que les responsables soient conduits devant un tribunal. Je me sens proche des criminels parfois par la colère, des crimes de passion ou de rage… J’ai peur de passer la frontière, je me mets vite en colère.  " 

Le  prix Nobel de littérature

J’ai une nature fragile mais tenace et fière à la fois.

Ecrivain reconnu mais contesté suite à ses prises de positions autour du conflit yougoslave, Peter Handke s’exprime sur sa récente consécration au micro d’Augustin Trapenard.

A. Trapenard : Comment avez-vous vécu le bruit autour de votre prix ? 

P. Handke : Par moment, ça m’a fait mal, oui.

C’est un choix très courageux de me donner ce prix, moi qui suis âgé, hors-jeu comme un ancien footballeur. Je m’attendais à la joie générale mais aussi à une révolte de tous ces gens qui étaient farouchement contre… 

J’avais essayé de raconter quelque chose qu’on n’avait pas raconté avant, avec un rythme différent, qui n’existait pas dans les journaux. Je m’attendais et je m’attends toujours à un mouvement général dans le monde, que l’on dise : ce qu’on a fait avec cet écrivain ce n’est jamais arrivé, on va repenser ce qu’on a fait… Mais ça n’arrive pas…  Peut-être l’année prochaine, à Marienbad " .

L’hommage à sa mère

Dans le discours de réception de son prix Nobel, l’écrivain rend hommage à sa mère à qui il avait consacré en 1972 un magnifique livre Le malheur indifférent. Paru très peu de temps après le suicide de sa mère à l’âge de 51 ans, l’auteur tentait de mettre en mot l’indicible d’une vie tendue vers son propre effacement. Sans doute le désir d’écrire de l’auteur n’est-il pas sans lien avec le destin de sa mère comme on le devine à la lecture de ce poignant récit. Sa mère aura traversé le nazisme et la guerre, indifférente à tout mais surtout à elle-même… il nous donne à lire ce malheur indifférent sans lyrisme mais avec pudeur et sobriété.

Ma mère était calme, silencieuse, belle, elle appartenait à la minorité slovène. Elle contenait tant à l’intérieur que cela explosait par moments. Elle me racontait des histoires. Ces histoires, leur sonorité, les larmes de ma mère, le rythme des litanies religieuses slovènes, tout cela m’a mis en route comme écrivain.  

Le malheur indifférent  (Extrait) : "Aujourd’hui était hier, hier était comme avant. Une journée de finie, déjà une semaine de passée, une belle année à venir. Qu’y a-t-il demain à manger ? Le facteur est-il déjà venu ? Qu’as-tu fait toute la journée à la maison ? Mettre la table, débarrasser la table ; chacun a ce qu’il lui faut ? » Ouvrir les rideaux, fermer les rideaux ; allumer la lumière, éteindre la lumière ; Ne laissez pas toujours la lumière allumée dans la salle de bains » ; plier, déplier ; vider, remplir ; brancher la prise, débrancher la prise. C’est tout pour aujourd’hui."

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