Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani se lance dans une saga familiale à la croisée de l’histoire franco-marocaine et de l'histoire de sa famille : "Le pays des autres" (Gallimard) est le premier tome de la trilogie. Elle y traduit un nouveau style d'écriture qui a divisé les critiques en deux camps d'avis différents.

L'écrivaine et journaliste Leïla Slimani
L'écrivaine et journaliste Leïla Slimani © AFP / LIONEL BONAVENTURE

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Leïla Slimani inaugure une trilogie consacrée à son pays natal, le Maroc. Après la Libération, un couple mixte s’installe près de Meknès : elle, Mathilde, est Alsacienne ; lui, Amine, un Marocain qui a combattu dans l’armée française. Amine tente d’exploiter un domaine rocailleux tandis que Mathilde souffre d’être une étrangère, une "paria", stigmatisée parce qu’elle n’est pas musulmane. Ce premier volume couvre dix années, jusqu’à l’indépendance, en 1956, de l’ancien protectorat français.

Arnaud Viviant n'a pas compris ce que le livre veut raconter, regrettant que ce dernier soit d'abord formaté pour être adapté en série…

AV : "J'ai été surpris. Aujourd'hui, on sait qu'un écrivain sérieux doit écrire des séries… On le voit, on l'a vu avec Marc Dugain, Virginie Despentes, Pierre Lemaitre… Chacun va, à sa façon, dans ce qu'on appelle les romans-fleuves, le cycle romanesque, les sagas. Ici, c'est la suite d'une saga familiale.

J'ai été surpris parce que j'ai adoré les deux premiers livres de Leïla Slimani. Je trouve que de manière générale il y a un talent d'observation de la société moderne. Mais là, elle a complètement changé de style : il y a une véritable fluidité de l'écriture et de la langue - c'est normal car dans le cadre d'un roman-fleuve, une écriture stagnante ne fonctionnerait pas vraiment longtemps…

Le problème, c'est qu'elle utilise le passé. Par exemple, dans Vernon Subutex (adaptée en série télévisée) Virginie Despentes écrit au présent ; Elena Ferante avec L'Amie prodigieuse mélange le passé et le présent. Elena Ferrante racontait les années 50, 60, 70 et écrivait avec un mélange de présent. On considère aujourd'hui que le présent va plus vite dans le cas de ce genre de roman-fleuve, de trilogie, c'est important cette rapidité de l'écriture, il faut que ça soit visuel. 

On voit bien l'enjeu du livre de Leïla Slimani… Il est pré-cinématographique, car évidemment, là où vous gagnez la timbale, c'est lorsque vous êtes adapté ensuite en série télévisée…

Comme l'ont été Elena Ferrante, Marc Dugain, Virginie Despentes. Elle se lance dans ce projet avec beaucoup de passé simple en fuyant comme la peste tout ce qui pourrait renvoyer à un subjonctif. 

Des fois, c'est un petit peu tordu, la langue est très surannée, ça m'a étonné parce qu'il y avait une vraie modernité chez Leïla Slimani.

Puis du point de vue de ce que ça raconte, il y a une métaphore qui court durant tout le récit : celle de la greffe. Amine et Mathilde ont eu une enfant, Aïcha, et au moment de la naissance, le père greffe une branche de citronnier sur un oranger. Jusqu'à ce qu'Amine découvre que les fruits de cet arbre, le citrorange sont immangeables. C'est un peu étonnant venant de Leïla Slimani… D'autant plus qu'il y a une phrase d'Édouard Glissant en exergue qui parle du métissage comme d'une damnation… Et Leïla Slimani est franco-marocaine". 

Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait nous expliquer. En lisant ce livre, j'essaie de comprendre ce qu'elle veut me raconter comme histoire, j'ai l'impression que c'est l'histoire d'une greffe qui ne prend pas…

Olivia de Lamberterie très touchée par le livre qu'elle compare à un véritable conte doué d'une problématique extrêmement bien maîtrisée 

OL : "Leïla Slimani fait des choix de temporalité qui sont tout à fait respectables, très intéressants et au contraire, assez modernes aujourd'hui. Elle ne choisit pas le genre de la série mais celui de la saga familiale qu'elle va sérieusement dépoussiérer.

C'est un livre captivant, d'une fluidité tout à fait remarquable, très harmonieux et dans lequel elle évite tous les pièges de la saga familiale aujourd'hui, avec des rebondissements à outrance.

C'est un livre de conteuse fondé sur des personnages extraordinaires. C'est un livre qui pose la question : comment est-ce que tu peux trouver ta place quand tu es une femme exilée, Alsacienne à 100%, qui se retrouve mariée à un homme musulman ? C'est une Alsacienne très attachée à sa culture et qui débarque au fin fond du Maroc dans une ferme isolée. 

Je trouve qu'on n'a pas besoin d'attendre la série parce que justement, en lisant le livre, on l'entend cet accent, on y est, on le voit ! 

La problématique est passionnante : comment cette femme va trouver sa liberté sans heurter la culture de son mari ?

Et comment ce dernier va pouvoir accepter la liberté de cette femme qu'il juge absolument incompatible avec tout ce en quoi il croit. La problématique est faite avec une sorte de maîtrise romanesque absolument incroyable. Elle a le sens de la scène, c'est incroyable. Ce qui relie ce couple, c'est vraiment l'amour, la sensualité, c'est un livre très sensuel. Leïla Slimani est une conteuse, ce qu'elle n'avait pas fait auparavant. C'est un livre très différent des précédents".

Patricia Martin en pleine immersion dans l'univers de Leïla Slimani ! 

PM : "Elle a le sens des scènes : quand elle arrive chez sa belle-mère, tout est nouveau évidemment, elle voit toutes ces femmes, il y a beaucoup de bruit dans les rues, il y a un monde fou, etc. 

C'est un livre, absolument hypnotique, on est en immersion dans un univers !

Ils se sont mariés à l'église, mais pour le Maroc, ça n'a aucune valeur. Quand elle revient de Mulhouse, elle a failli ne pas revenir. 

On voit bien que c'est un arrachement sans cesse et non pas du tout une vision simpliste, manichéenne des choses. Il y a quelque chose de visuel, de charnel. Mathilde, j'ai l'impression que c'est ma sœur ; sa belle-mère que c'est une amie ; Georges, le père alsacien, que c'est quelqu'un que je connais forcément ; et les enfants aussi. 

C'est quelque chose de très frontal : c'est un grand roman sur la décolonisation, sur l'incompréhension, l'intolérance. Et en même temps, c'est extrêmement doux : elle est nuancée dans ses points de vue.

Jean-Claude Raspiengeas regrette lui aussi que "Leïla Slimani se lance dans une saga populaire, qui affadit son style d'écriture"

J-C R : "Je pense qu'on peut louer Leïla Slimani d'avoir l'ambition de cette fresque romanesque sur la colonisation et d'avoir fait une vraie saga romanesque et familiale sur l'oppression. 

Vous en parlez en termes lumineux, moi, j'ai lu ce livre comme quelque chose d'extrêmement sombre. Aucune greffe ne prend à aucun moment, c'est un livre sur l'oppression, conjugale, de culture, de religion… C'est le roman d'une déracinée et d'une transplantation qui ne marche pas, qui ne fonctionne pas

Je ne fais pas de procès. Leïla a parfaitement le droit de raconter l'histoire de ses grands-parents. Je ne lui fais pas non plus le soupçon de vouloir écrire pour que ça devienne une série, ça devient une sorte de lieu commun chez nous, les critiques de penser ce genre de choses. 

Je pense vraiment qu'elle s'engage résolument dans un projet qui est extrêmement personnel. 

Une dernière chose : elle renvoie à son pays d'origine, un reflet qui n'est pas extraordinairement reluisant sur son passé et sur l'ordre moral qui est quand même très corseté et qui pose problème. C'est un projet totalement différent. 

Elle se lance dans une grande saga populaire et son style s'en retrouve affadi… Je n'ai pas trouvé l'enthousiasme, avec une écriture fade, des scènes convenues, des dialogues sans relief…

Même si malgré tout, à l'arrivée, ça se tient, c'est attachant.

Il faut revenir sur le sous-titre qui est la guerre, répété trois fois, donc c'est une trilogie sur la guerre". 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

13 min

"Le pays des autres" de Leila Slimani : les critiques du Masque & la Plume

📖 LIRE - "Le pays des autres", de Leïla Slimani chez Gallimard

🎧 REGARDEZ - Leïla Slimani était l'invitée du Grand entretien de France Inter, à l'occasion de la sortie de son nouveau livre :

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