Le livre a entraîné un vif échange entre les critiques du "Masque et la Plume. Dans son 11e roman, Karine Tuil s'inspire de l’affaire d’une jeune femme victime d'un viol sur le campus de l'université de Stanford en 2015, pour interroger la société et son rapport au féminisme, à la culture du viol, au communautarisme…

Karine Tuil vient de sortir son dernier roman "Les choses humaines" (Gallimard)
Karine Tuil vient de sortir son dernier roman "Les choses humaines" (Gallimard) © AFP / JACK GUEZ

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

En apparence, le couple Farel est étincelant. Lui, Jean, est un journaliste politique ultra-présent sur les plateaux télé et dont la devise est : « Tout contrôler, ne rien lâcher ». Sa femme Claire, de 27 ans sa cadette, est une essayiste connue pour ses engagements féministes. Ils ont un fils, Alexandre, qui étudie dans une université californienne. Et puis les Farel se séparent. Claire part vivre avec son nouveau compagnon, Adam. Et c’est alors que le scandale éclate : Alexandre, le fils parfait, aurait un soir abusé de Mila, la fille d’Adam, laquelle dépose une plainte pour viol. C’est le début de la chute des Farel et de l’emballement de la machine médiatico-judiciaire

Olivia de Lamberterie trouve que "c'est un livre très intelligent"

Un roman très intéressant, il y a comme toujours chez elle une sorte de machinerie très romanesque avec des personnages très incarnés, un peu comme dans les séries TV : les personnages incarnent leurs idées et sont tous mus par un déterminisme social. 

Les 50 premières pages sont un peu lourdes car c'est là où toute cette machinerie se met en place, de manière un peu trop démonstrative. Mais une fois qu'on accepte ce principe, je trouve que c'est un roman très intéressant sur la culture du viol, le consentement et la zone grise.

La seconde partie me semble bien meilleure que la première, c'est vraiment une démonstration judiciaire, les plaidoiries étaient très intéressantes au milieu de ce roman avec un personnage que je trouve très passionnant : le héros est une sorte de personnage fort déplaisant de 70 ans prêt à tout pour durer. Je me suis dis au départ qu'il était très caricatural, jusqu'à penser que j'en avais rencontré beaucoup à la TV ou à la radio, surtout des journalistes politiques. 

J'aime le personnage de Claire, sa femme, normalienne féministe. Il y a dans ce livre toute la problématique du féminisme aujourd’hui notamment à propos des événements de Cologne. Je trouve que c'est un livre très intelligent.

Jean-Claude Raspiengeas a adoré

J'ai toujours défendu Karine Tuil et je vais continuer car, ce que je vois chez elle, c'est toujours cette volonté de brasser l’esprit de l'époque, tout ce qui est flottant, ce que tout le monde charrie, ce qui relève de la pensée commune, de l'air du temps. 

La façon dont elle s'empare des sujets est absolument passionnante.

Elle a le courage d'y aller, avec une vraie force, avec beaucoup de conviction. Les personnages existent, les situations aussi, on les reconnaît bien, on pourrait d'ailleurs y mettre des noms. 

Je trouve que sur les errements du féminisme, sur la dégradation du métier de journaliste, sur la confusion des esprits, la montée des communautarismes, elle y va franco, et ce qu'elle dit, on ne l'entend pas beaucoup en réalité. 

Elle a une façon de nous mettre sous les yeux ce que l'on ne veut pas regarder.

Il y a cette constance, cette ténacité, quelles que soient les critiques que l'on va en faire. 

Frédéric Beigbeder : "c'est du storytelling, non de la littérature"

Les bras m'en tombent de vous entendre dire du bien de ce livre... Franchement, c'est cliché, c'est idiot, les dialogues sont débiles, les personnages caricaturaux, on dirait un épisode raté de Faites entrer l'accusé. J'ai de la rancune d'avoir lu ce livre, quand on lit par exemple : "Passé 50 ans, les femmes sont transparentes", là j'ai dû vérifier que je n'étais pas en train de lire Yann Moix, ou encore "le journalisme me constitue profondément" : qui parle comme cela à part dans les interviews sur BFM-TV ? Sa maîtresse lui dit aussi à un moment : "Un jour tu me quitteras pour une autre femme, elle sera beaucoup plus jeune et tu l'épouseras". 

Cela interroge notre rapport au roman.

Si le roman doit être une photographie de toutes les banalités que l'on voit partout, alors c'est réussi. C'est du story-telling et non de la littérature. 

Nelly Kapriélian : "une arnaque"

Je n'ai pas aimé ce livre. Malgré des moments d'intelligence, je pense que c'est un peu une arnaque, car je trouve que Karine Tuil, très souvent - et c'est ce qui m'avait arrêtée dans ses précédents livres - donne l'impression que ses personnages existent avec des vérités qui les fondent véritablement mais, néanmoins, elle les met dans une espèce de chaudron magique qu'elle agite et tourne dans tous les sens. Et rien n'en sort, à part quelques moments seulement, d'intelligence ; mais au bout du compte, c'est très très vide

Je pense que ses personnages archétypaux enferrés dans la vie présentent un résumé de début de film. Mais ce n'est pas du tout un roman (qui normalement est censé développer des personnages).

Ensuite, avec cette façon de surfer à chaque fois sur l'air du temps, cela commence à devenir opportuniste. Qu'est-ce qu'elle a à nous dire sur ces sujets très importants tels que le féminisme, #Metoo et la zone grise ? 

Elle a trop lu Philip Roth, je trouve cela très très faible.

La fin me gêne un peu, je la trouve un peu anti-féministe, on en arrive à quelque chose qui est plutôt de rire des femmes qui portent plainte, qui annoncent leur consentement au départ. 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Les Choses humaines", de Karine Tuil : les critiques du Masque et la Plume

📖 LIRE - Les Choses humaines, de Karine Tuil est à retrouver chez Gallimard

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre.  

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