Dans son tout dernier livre, la célèbre romancière américaine entraîne son lecteur dans un futur proche effrayant où les notions de liberté, d'origines ou de procréation sont des armes politiques. Une fuite éperdue qui traduit aussi la quête impossible d'un monde meilleur. Seul Michel Crépu a éprouvé un malaise.

Les critiques du Masque & la Plume sur le dernier roman de Louise Erdrich "L'Enfant de la prochaine aurore" chez Albin Michel
Les critiques du Masque & la Plume sur le dernier roman de Louise Erdrich "L'Enfant de la prochaine aurore" chez Albin Michel © Éditions Albin Michel

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Un livre traduit chez Albin Michel par Isabelle Reinharez. Louise Erdrich est une figure légendaire du mouvement de la Renaissance amérindienne, saluée aussi bien par Philip Roth que par Toni Morisson

Une grande majorité de ses livres se déroule dans le nord du Dakota, où elle a passé son enfance dans la réserve de Turtle Mountain, même si elle vit à Minneapolis, où elle tient une librairie spécialisée dans la littérature indienne. Librairie dont elle dit volontiers que c'est sa manière à elle de faire de la politique. 

C'est justement à Minneapolis, la ville où George Floyd a été tué par des policiers en mai dernier, que l'héroïne de son nouveau roman, la jeune Indienne Cedar Hawk Songmaker, 26 ans, adoptée à la naissance par un couple de Blancs progressistes, attend un enfant dans le monde de demain, après une apocalypse biologique : les États-Unis sont désormais dirigés par un gouvernement religieux et totalitaire qui oblige les femmes enceintes à se signaler. Elle va devoir fuir pour trouver un lieu où elle peut se réfugier et surtout tenter de retrouver sa famille biologique

C'est une fable qui n'est pas sans rappeler la célèbre Servante écarlate de Margaret Atwood, avec une scène d'accouchement qui est anthologique, sinon incroyable". 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Arnaud Viviant captivé par la manière de traduire les enjeux américains actuels et la biographie de l'auteure

"Je ne connaissais pas Louise Erdrich. Elle a été mariée avec Michael Dorris, le premier homme célibataire américain à avoir adopté un enfant en 1971, avant d'adopter ensuite deux autres enfants. Avec Louise Erdrich, ils ont eu trois filles. Un des fils adoptifs de Michael Dorris, a accusé le couple d'abus sexuels ; un autre a été renversé par une voiture. Ensuite Michael Dorris s'est suicidé après qu'il a été accusé d'avoir commis des abus sexuels sur une de ses filles. Si on ne comprend pas cela, on ne peut pas comprendre la fiction complètement étrange de syncrétisme religieux, entre la pensée magique des Amérindiens, le catholicisme dans une atmosphère apocalyptique, de créationnisme et d'évolution. D'ailleurs, elle dit que ce sont des textes anciens qui ont été retrouvés par ses filles dans ses anciens ordinateurs et que c'est à partir de là qu'elle a recommencé à travailler. 

Il y a vraiment quelque chose qui renvoie à cette histoire : notamment le thème de l'adoption ; du parent biologique ; des parents adoptifs… Quand j'ai découvert l'histoire, et la biographie de Louise Erdrich, j'ai commencé à comprendre un peu mieux ce livre qui, au début, commence très bien : lorsque l'héroïne, la narratrice, découvre sa famille amérindienne et découvre sa vraie famille biologique. C'est une rencontre absolument merveilleuse et qui est très bien racontée. C'est seulement ensuite que ça part un petit peu n'importe comment. 

C'est bien meilleur que "La Servante écarlate" d'un point de vue littéraire.

Certes, il y a ce même délire religieux et, aussi, une inquiétude profonde quant à la santé mentale de l'Amérique. Quand vous lisez ça, vous vous dites qu'effectivement, il y a un problème. On sait bien d'où viennent ces thèmes qu'elle aborde : ils sont étroitement liés à un retour de l'anti-darwinisme aux États-Unis, tout cela est inscrit en filigrane dans cette histoire de dévolution, d'une humanité qui n'arrive plus à évoluer selon les schémas darwiniens et qui fait qu'il y a une dictature religieuse qui prend le dessus et kidnappe les femmes enceintes. Quand vous lisez ça, vous vous dites : 'Mais qu'est-ce qu'ils ont dans la tête?' " 

Pour Patricia Martin, "c'est extraordinaire et très émouvant de la première à la dernière page"

"C'est bien, autant sur le plan de l'histoire que sur le plan littéraire. 

Tout est dit dès la première page.

Après, il faut en écrire encore 400 et elle le fait magnifiquement bien, avec une tension intérieure telle, que je suis rentrée dans ce livre jusqu'à la dernière page. Cet ennemi qu'elle retranscrit, il est partout à la fois, nulle part et invisible. On ne sait pas vraiment à qui on a affaire et on ne sait pas complètement ce qui va arriver

Quant à sa recherche génétique, on se demande aussi pourquoi est-ce qu'elle veut aller voir sa mère biologique ? Elle veut savoir s'il y a des tares génétiques, c'est un des points principaux du livre. 

Je trouve que tout le passage à l'hôpital est extraordinaire. La façon aussi dont elle s'adresse à ces enfants, c'est une échographie permanente". 

C'est extraordinaire, très émouvant, très fort.

Jean-Claude Raspiengeas très intéressé par le thème de "l'idéalisation des origines" et le rapport au futur de l'auteure

"J'y ai trouvé beaucoup d'intérêt. Il y a bien deux livres dans ce roman. Il y a le roman des origines puis le côté science-fiction, futuriste

Dans le roman des origines, j'aime beaucoup cette narratrice Amérindienne Ojibwé, qui est adoptée par ce couple de Blancs avocats. Je trouve très jolie sa manière de dire : "j'appartiens à la génération flocon de neige ; c'est privée de ma différence que je fondais". 

On est au cœur d'un thème tout à fait contemporain : l'idéalisation des origines.

Cette jeune Amérindienne a idéalisé ce que pouvaient être ses parents, ses ancêtres, elle pense qu'on l'a coupée de quelque chose qui était spirituellement important. D'un seul coup, elle s'aperçoit que sa famille est assez quelconque et n'est pas si intéressante que cela. 

Sur le futurisme dont il est question, c'est un futur proche où l'écrit a disparu, c'est la fin de l'épanouissement, de la culture et de la pensée, c'est un monde où l'ordinateur voit tout, suit tout, piste tout, où les scientifiques trafiquent l'ADN, un monde où même le chant des oiseaux mute. C'est une société fragmentée où tous les noms de rue sont débaptisés, les numéros sont changés, les frontières sont fermées et les femmes enceintes raflées pour essayer d'aller vers la pureté". 

Ce qu'elle décrit n'est pas si loin sauf qu'il y a tout de même un tiers de trop dans le livre qui tire un peu à ligne.

Michel Crépu a "détesté" au point de ressentir "un malaise épouvantable" quant à la traduction faite de la société américaine 

"J'ai profondément détesté ce livre, c'est un livre qui respire le profond malaise dans lequel la société américaine est vraisemblablement et actuellement plongée. Nous en avons les symptômes.

J'ai surtout eu, en le lisant, le sentiment que l'auteur ne faisait absolument pas preuve de discernement.

Ce n'est pas clair du tout. Elle ne se défait pas de ce malaise dans lequel elle est prise. C'est aussi, pour le lecteur, un malaise épouvantable. J'ai refermé ce livre en me disant que plus jamais je ne le rouvrirai".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

8 min

"L’Enfant de la prochaine aurore" de Louise Erdrich

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - "L’Enfant de la prochaine aurore" de Louise Erdrich (Albin Michel)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧  Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre

Thèmes associés