Après "L'inhabitable" et "La science qui souffre", Joy Sorman s’est rendue dans un hôpital psychiatrique au sein duquel elle est restée toute une année pour y recueillir les paroles de celles et ceux que l’on dit "fous" et de leurs soignants. Un petit bijou littéraire qui donne voix à cette vie enfermée.

"À la folie" : que pensent les critiques du Masque & la Plume du dernier livre de Joy Sorman ?
"À la folie" : que pensent les critiques du Masque & la Plume du dernier livre de Joy Sorman ? © Getty / Eric Fougere / Contributeur

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Un récit documentaire et littéraire. On se souvient de son formidable livre Paris, gare du Nord, gare qu'elle avait vraiment habitée, pour la raconter de l'intérieur. Cette fois, elle a passé pendant un an, tous ses mercredis, dans le pavillon 4B d'un hôpital psychiatrique. soit le condensé de deux unités psy, afin de recueillir les paroles des fous et de leurs soignants. Parmi ceux qu'on appelle "fous", il y a Franck, qui se prend pour un loup-garou et qui voudrait s'évader sur le dos d'un orang-outan ; Youssef, qui pense être le soldat inconnu ou alors un agent du DGSE ; ou encore le doyen - qui m'émeut terriblement -Robert, qui est hospitalisé depuis 35 ans. 

Et il y a, planant de bout en bout, cette odeur de collectivité et de macération "de légumes, bougies et de détergent, de sauce refroidie et d'inquiétude". 

À la toute fin du livre, il y a une psychologue, Danièle, qui a vraiment le mot de la fin : "Vous savez pourquoi ça ne fonctionne pas en psychiatrie ? Parce que le protocole, c'est la globalisation, le contraire du singulier. Dans un protocole, on ne soigne pas un fou, mais les fous".

Olivia de Lamberterie a trouvé "À la folie" génial et salue des portraits admirables 

OL : "Ce livre est génial d'un point de vue littéraire parce que Joy Sorman a la juste distance pour raconter. C'est une femme qui, avec une humilité absolument incroyable, sans jamais vouloir se faire remarquer, regarde, écoute et raconte d'une manière très séquencée, rythmée, avec des portraits absolument admirables, aussi bien d'ailleurs de fous que de soignants.

Il y a une sorte d'évolution de la folie. Cela donne lieu à des portraits absolument extraordinaires. 

Mon préféré, c'est le mélancolique, Arthur, avec qui on découvre que la mélancolie est sans doute plus grave que toutes les psychoses et toutes les schizophrénies. C'est un homme qui dit vouloir se détruire, mais ne peut même pas parce qu'il pense qu'il n'existe pas. C'est là qu'on voit qu'elle est une grande écrivaine, parce qu'elle assiste à un entretien entre un soignant et Arthur. Tout d'un coup, cet Arthur explique qu'il est "un sac de plâtre, qu'il s'émiette, s'effrite". On lui dit qu'il faut qu'il finalise ses projets jusqu'à ce que, tout d'un coup, en tant qu'auteure, elle intervient et dit "j'ai eu l'impression que ces mots finalisés "projets" étaient comme une insulte ou comme si on lui tirait une balle dans la tête."

C'est vraiment très très fort.

Le portrait d'Adrienne, la femme de service qui dit 'Moi, j'aime les fous. J'aime les fous parce que je sais leur donner la joie de vivre'."

C'est vraiment une sorte de voyage chez les malheureux du monde dont tout le monde se fout.

Pour Arnaud Viviant, c'est "du journalisme dénué de littérature" 

AV : "Depuis septembre dernier, j'ai passé beaucoup de temps en hôpital psychiatrique, d'un point de vue livresque, j'y suis allé avec Marius Jauffret à Sainte-Anne, c'était le premier livre du fils de Régis Jauffret ; avec Emmanuel Carrère ; pour un premier roman sorti en septembre de Christophe Perruchas, qui s'appelle Sept Gingembre, dont une grande partie se passait aussi à Sainte-Anne. Autant vous dire que je n'avais pas trop envie de retourner à l'hôpital psychiatrique. 

J'y suis allé avec Joy Sorman et je dois dire que, d'abord, je ne suis pas du tout sensible à l'aspect littéraire qui a été évoqué jusqu'ici. 

Ça ressemble plutôt à un journalisme très spécial… On ne sait pas pourquoi elle fait ce livre. 

Jamais elle ne nous dit pourquoi elle a décidé d'aller à l'hôpital psychiatrique. 

Ce n'est pas non plus de la littérature. C'est plus un livre pour le Téléphone sonne que pour le Masque & la Plume.

Elle a fusionné deux endroits, ça laisse un peu perplexe, elle change les noms et on fait ça aussi dans le journalisme. Là, on ne comprend pas la finalité du projet. Évidemment, on apprend que l'hôpital manque de moyens, mais c'est un truc que j'entends tous les jours à la radio et à la télévision depuis un an au moins… 

On a l'impression qu'elle n'a aucun référent. Visiblement, elle ne connaît pas grand chose de l'antipsychiatrie. C'est à se demander si elle a lu Michel Foucault.

Je suis un peu gêné parce que c'est quand même une approche unilatérale". 

Frédéric Beigbeder salue "une poésie brute, extraordinaire en termes de détails"

FB : "On a vraiment affaire à un travail littéraire. On voit que c'est un écrivain. Elle a sa manière de regarder et de retranscrire, de choisir les mots. 

C'est de la poésie brute faite de petits détails.

Quand elle arrive dans le pavillon 4B notamment, avec un pied qui dépasse d'une porte, l'odeur, ça sent la sauce Madère, elle montre comment BFM-TV rend psychotique… C'est la façon détaillée d'observer cette horreur climatisée. 

Les mots sont finement choisis. Elle raconte aussi les chambres d'isolement ; la sismographie (électrochocs) ; le pyjama en papier qui empêche de se suicider. 

J'ai trouvé ça extraordinaire.

C'est vraiment comme Vol au dessus d'un nid de coucou et elle raconte cet univers comme si elle était une greffière". 

Jean-Louis Ezine a dû reprendre son souffle 

J-L E : "Dire que j'ai aimé, ça dépend comment on l'entend… 

C'est une lecture qui oblige à des pauses répétées de plus en plus fréquentes pour reprendre souffle et respirer.

C'est un peu comme l'épreuve d'effort chez le cardiologue. Il n'est pas raisonnable de se laisser aller à la folie. Il y a une folie qui fait sens quand il y a du dépassement, quand il y a de la transcendance, quand tu fais basculer toute une logique. Là, ce n'est pas vraiment le cas. 

Il y a une malade qui dit avoir été folle de lecture, notamment de Pessoa et d'Ernest Hemingway et, dans les troubles où elle s'est laissée glisser, elle ne lit plus que Guillaume Musso, Marc Levy et Paulo Coelho… Je me suis dit que ça confirmait vraiment, de manière abrupte et objective, l'hypothèse que nous avons tous, qui est qu'il y a des livres qui sont des cochonneries toxiques pour la santé".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"À la folie" de Joy Sorman

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - À la folie de Joy Sorman (Flammarion)

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