Dans ce livre qui paraît ce mardi 17 septembre partout dans le monde, le lanceur d’alerte, qui a révélé le système de surveillance de masse instauré par les renseignements américains, raconte ce qui l’a conduit à sacrifier sa vie personnelle pour ses principes. Ilana Moryoussef l'a lu en avant-première.

Edward Snowden le 29 mai 2017 à Moscou
Edward Snowden le 29 mai 2017 à Moscou © Maxppp / Kyodo

La carrière d’Edward Snowden dans les services de renseignements américains n’aura duré que sept ans. Mais durant ces sept ans, il a assisté et pris part à une révolution dans l’histoire de l’espionnage américain, "le passage de la surveillance ciblée à la surveillance de masse de populations entières"

Dans cette autobiographie, Snowden clarifie d’emblée sa position. Qu’on ne le prenne pas pour un traître ! "J’adore mon pays", écrit-il dans sa préface. "Et je crois au service public. Ma famille, toute la lignée dont je suis issu depuis des siècles, est composée d’hommes et de femmes qui ont consacré leur vie aux États-Unis et à ses citoyens."

Il n’empêche que les débuts du jeune Snowden dans le piratage ont été pour le moins précoces. Dès l’âge de sept ans, raconte-t-il, il dérègle les horloges de la maison pour retarder l’heure d’aller au lit...

Adolescent, le lycée ne le passionne pas. Il met toute son énergie à élaborer un système qui lui permet de travailler le moins possible afin de se consacrer à son unique passion : l’Internet balbutiant et le monde des ordinateurs. "On était libre d’imaginer quelque chose d’inédit, de tout recommencer à zéro. On encourageait l’expérimentation et l’originalité de l’expression, tout comme on insistait sur le rôle prééminent de la créativité chez l’individu". 

De l'envie de servir son pays à la désillusion

Lorsque survient le 11-Septembre, Snowden n’est qu’un fondu d’informatique relativement peu qualifié, mais il veut servir son pays. Son engagement dans les forces spéciales tourne court. Le voici donc revenu au point de départ : les ordinateurs. "Bon qu’à ça !", comme disait Beckett de l’écriture.

Après une brève formation, il est embauché par une société privée qui sous-traite pour le compte des services de renseignements le travail informatique.

Ce que raconte Snowden, c’est comment un gamin de 22 ans, informaticien surdoué, s’est retrouvé avec les clés des secrets les mieux gardés des États-Unis

"Quand on est ingénieur système", écrit-il, "on est en bas de l’échelle, on n’a pas de pouvoir de décision, mais en un clic on peut tout savoir de la vie de son employeur."

Au fil des années et de ses nominations à Genève, au Japon ou à Hawaii pour son dernier poste, ce qu’il découvre lui fait perdre le sommeil : une cybersurveillance de masse, de tous les instants, à l’insu des citoyens et sans aucun contrôle. À tout instant la NSA peut savoir ce que vous faites, ce que vous écrivez, qui vous voyez, ce que vous dites. Une violation, selon Snowden, de la Constitution américaine. 

Le lanceur d’alerte déploie des trésors de pédagogie pour faire comprendre aux non-initiés l’ampleur de cette surveillance appliquée à tous et tout le temps. "Imaginez-vous assis devant un ordinateur alors que vous êtes sur le point de vous rendre sur un site web. Vous ouvrez votre navigateur, tapez une URL, et appuyez sur la touche 'Entrée '. L’URL est une requête, et cette requête est envoyée vers son serveur de destination. Mais quelque part au cours de son voyage, avant que la requête ne parvienne à son serveur, elle devra passer à travers TURBULENCE, l’une des armes les plus puissantes de la NSA." Mieux : les informations stockées ne sont jamais détruites.

Digne d'un roman d'espionnage

La suite, la façon dont il se débrouille pour copier et sortir les documents, prendre contact via des mails cryptées avec quelques journalistes soigneusement choisis pour leur indépendance d’esprit et leur donner rendez-vous à Hong-Kong, tout cela est digne d’un roman d’espionnage. "Remplir une carte pouvait prendre huit heures. […] On connaît tous cette sensation, le cauchemar consistant à observer la barre de progression tandis qu’elle indique '84%', '85%'. […] J’étais en nage, je voyais des ombres partout, j’entendais des pas venir des moindres recoins. […] À chaque fois que je partais, j’étais pétrifié."

Alors que le scandale éclate, les autorités de Hong Kong lui font comprendre que sa présence n’est pas souhaitée. Avec l’aide d’une escouade d’avocats et de militants, il embarque à destination de Quito, en Équateur (un pays qui n’extrade pas) via Moscou et Caracas, de façon à ne pas survoler un pays de l’OTAN.  Il apprend à l’escale de Moscou que les autorités américaines ont purement et simplement annulé son passeport."Je n’en revenais pas : mon propre gouvernement m’avait coincé en Russie", offrant à Moscou "une victoire de sa propagande".

Car telle est l’ironie de l’histoire : Edward Snowden, qui fit à 29 ans le choix de sacrifier le confort de sa vie personnelle à ses principes, qui prit le risque de révéler le système de surveillance de masse instauré par les services de renseignements américains, vit en exil en Russie, dont le gouvernement a exercé une surveillance de fer sur sa population à l’époque soviétique et où aujourd’hui le FSB peut convoquer n’importe quel citoyen à une "conversation prophylactique" pour le cas où il lui viendrait l’idée saugrenue de participer à une manifestation.

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