Après "En finir avec Eddy Bellegueule" et "Histoire de la violence", voici le (très attendu) troisième livre d'Edouard Louis. Qu'en ont pensé les critiques du "Masque et la Plume" ?

Que vaut le troisième roman d'Edouard Louis, "Qui a tué mon père" ?
Que vaut le troisième roman d'Edouard Louis, "Qui a tué mon père" ? © AFP / Jan Haas / picture alliance / DPA

Le troisième livre d’Edouard Louis, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule s’intitule Qui a tué mon père. Il est très court (90 pages) et dense comme un monologue théâtral en forme de réquisitoire contre tous ceux qui, selon lui, ont rendu son père gravement malade, « presque mort ». 

Ce père ouvrier, alcoolique, violent, qui autrefois le frappait et le traitait de PD (relire le premier livre d'Edouard louis), l'écrivain le défend aujourd'hui contre, en général, "les dominants" : de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy et Hollande... dont les systèmes ont humilié, brisé, broyé, réduit à la misère son père. Des noms de présidents qu'il veut "faire entrer dans l'histoire par vengeance"

C'est un texte dédié à Xavier Dolan, commandé par Stanislas Nordey, inspiré évidemment par Pierre Bourdieu... Et où le fils dit enfin à son père qu'il l'aime - tout en se demandant s'il est normal d'avoir honte d'aimer. 

Arnaud Viviant : "le retour du social-traître"

Je me souviens que lorsque nous évoquions ici son précédent livre, Histoire de la violence, j'avais commencé mon intervention en disant "le retour du social-traître", ce qui avait beaucoup offusqué Nelly... Ce nouveau livre,finalement, montre que j'avais raison puisqu'il défend désormais son père alors que ce qui était offusquant dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule, c'était justement la manière dont il incriminait ses parents d'être homophobes, fascistes (en tous cas d'extrême droite), racistes, sans jamais essayer de les comprendre. Et là, c'est exactement le mouvement inverse : c'est une tentative de compréhension qu'il fait par la politique ou même le politique, en incriminant des personnalités. 

Edouard Louis dit : 

Macron enlève le pain de la bouche de mon père lorsqu'il supprime l'APL. 

La politique, finalement, c'est de l'esthétique pour les dominants et de la pratique pour les pauvres. Ça les tue effectivement. C'est un texte très politique, ce qu'il n'avait jamais fait - c'est un vrai changement de position.

Après cela, je continue à penser que ce n'est pas un écrivain très intéressant à mes yeux. Je le pense depuis son premier live ; je n'ai jamais compris l'espèce de dithyrambe qu'il y avait autour d'Edouard Louis. Et là encore, je retrouve une espèce de maniérisme beaucoup hérité des tics de Marguerite Duras

Sur le problème de la vengeance, c'est très étonnant - il y a deux moments :

  1. Le moment où il est dans un bus et il écrit un texte nous disant "ça ne sert à rien de se venger" 
  2. Et puis, à la fin, il se venge. 

Il y a quand même toujours cette position chez lui que je trouve très paradoxale.

Nelly Kapriélian : "une sorte de "J'accuse" de la part d'un jeune homme de 25 ans"

Je le trouve très fort et, par sa seule existence, je pense que ça en fait un écrivain qui est important et qui compte aujourd'hui

On n'a pas une littérature qui donne les noms des politiques comme ça. Je me rappelle avoir interviewé Régis Jauffret pour son livre sur DSK, il ne savait pas s'il devait dire son nom ou pas dans le livre. Là, Edouard Louis y va, il en fait un objet littéraire. 

Il y a une littérature engagée française qui existe mais pas une littérature de confrontation. Prendre le lecteur et lui mettre le nez sur ce que c'est que la politique et comment celle-ci touche les plus faibles et les plus démunis… Nous, dans une classe sociale moyenne, finalement, on peut ne pas se rendre compte que certaines lois de Sarkozy vont faire qu'un ouvrier qui a eu le dos broyé à cause d'une machine qui lui est tombé dessus soit obligé d'aller à quarante kilomètres de chez lui être balayeur... et que ça va encore plus, évidemment, endommager son corps et le mener à une mort certaine... Je trouve que c'est absolument primordial de l'écrire ! Ça n'existe pas dans la littérature française contemporaine à ce point ! 

La façon dont il écrit tous ces souvenirs avec son père sont absolument magnifiques et extrêmement touchants ; on voit se dessiner en effet une personnalité double du père qui à la fois essaye d'être le dur d'En finir avec Eddy Bellegueule et, en même temps, un homme sensible qui doit renoncer à sa sensibilité. C'est aussi ce qui va le pénaliser : ce qui va lui faire arrêter ses études, c'est de vouloir être un garçon, un vrai, un dur, et pas ce qui risquerait d'être appelé "un pédé". Je trouve que nous montrer ça, c'est très fort. 

Olivia de Lamberterie : "un retournement spectaculaire et complètement mystérieux"

Je trouve que ce n'est pas tout à fait un livre, ce sont des textes pour le théâtre

Il me semble qu'il y a un chaînon manquant parce que ce n'est pas un livre qu'on peut lire, comme ça, tout seul : c'est un livre qui s'inscrit dans la suite des deux précédents, et je trouve qu'on a du mal à comprendre comment cet homme qui a été si à charge contre son père, tout à coup, adopte une attitude très contraire. Il y a un nœud qu'on ne comprend pas. Dans le premier livre, il expliquait comment il avait été perpétuellement blessé par son père. Et là, par un retournement spectaculaire et complètement mystérieux, il explique comment c'est lui qui finalement blessait son père. 

Ce n'est pas très bien écrit, excusez-moi, mais je trouve qu'il y a un vrai problème d'écriture et que ça ne me semble pas du tout de la littérature. Et que la deuxième partie pour nommer les coupables : mais c'est ce qu'on lit dans les journaux toute la journée ! Il découvre tout d'un coup que la politique a une incidence dans la vie des gens ! 

Jean-Claude Raspiengeas : "c'est le retour du Refoulé"

L'explication que vous cherchez, elle me semble simple : c'est vraiment le retour du refoulé, avec la vraie violence que ça suppose. 

Je suis assez d'accord, je ne trouve pas que ce soit très bien écrit, mais peu importe, on n'en est pas là.  C'est à la fois un livre coup de poing, un cri de rage, un sanglot mal contenu. C'est un livre évidemment d'amour filial - retour du refoulé d'un seul coup, il comprend ce qu'il s'est passé et après il y a en effet ce fameux "J'accuse". 

Sur l'histoire de la masculinité, c'est assez intéressant, il dit, en gros : "C'est une classe maudite, oubliée". Des gens acculés à la solitude, au désespoir social et qui s'enferment dans une forme de masculinité brutale, fermés sur eux-même, dont a souffert Édouard Louis. 

Ensuite, il y a cette déclaration d'amour qui surgit dans le livre et qui me semble être le sommet de ce retour du refoulé. 

Après, il reprend ses esprit et il reprend le cours des choses pour arrive à ce "J'accuse" :

  1. Ce n'est pas nouveau 
  2. Ce n'est pas de l'insincérité mais il y a une part de posture chez Édouard Louis dont il n'arrive pas à se débarrasser.

Je lui accorde une chose, une chose très belle dans le livre : c'est d'expliquer à quel point l'histoire politique d'un pays peut se comprendre à la façon dont les corps sont abîmés. Je trouve ça très beau 

Mais après, quand il fait l'énumération des politiques qui sont responsables de ça - très bien. Mais il dit "je l'écris pour qu'en Inde, au Brésil, on le sache" : avec ce texte qui ne fait que 90 pages, il a l'impression que le monde entier va le lire. Moi je pense qu'il est un peu victime de son entourage qui lui fait croire qu'en effet qu'il est un grand écrivain.

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"Qui a tué mon père" d'Edouard Louis : les critiques du Masque et la Plume

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Le livre d'Edouard Louis est publié aux Editions du Seuil

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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