Extraits des critiques échangées autour de Jérôme Garcin dans l'émission culturelle "Le Masque et la Plume".

Paul Guimard et Benoîte Groult en décembre 1957. Blandine de Caunes vient de faire apparaître aux Editions Grasset le journal de sa mère (Benoîte Groult) entre 1977 et 2003.
Paul Guimard et Benoîte Groult en décembre 1957. Blandine de Caunes vient de faire apparaître aux Editions Grasset le journal de sa mère (Benoîte Groult) entre 1977 et 2003. © AFP

Journal d’Irlande - Carnets de pêche et d’amour 1977-2003 : c’est le journal posthume de Benoîte Groult, préfacé par sa fille Blandine de Caunes, édité chez Grasset. 

La journaliste et romancière féministe, disparue en 2016, dont on lit toujours Ainsi soit-elle ou Cette mâle assurance, était partie, un jour de 1977, pour l’Irlande, avec son troisième mari, Paul Guimard, l’écrivain des Choses de la vie et le conseiller, à l’Elysée, du président Mitterrand. Elle y avait acheté une maison au-dessus de l’Atlantique Nord, où elle passa 25 étés. 

D’abord pour sacrifier à sa passion : la pêche au homard, à la langouste, au carrelet, à la crevette, aux crabes. Mais, dans ce journal rédigé entre ses 57 et ses 83 ans, Benoîte Groult raconte, et sans chichis, son autre passion, aussi physique et gourmande que la première : pour son amant américain Kurt, de dix ans son aîné. 

Dans ce livre, qui est une manière de lutter contre ce qu’elle appelle « l’atroce vieillesse », on voit passer tout le gotha rose de l’époque : François Mitterrand (qui arrive en hélicoptère), Jean Glavany, les Badinter ou encore Régis Debray...

Jean-Claude Raspiengeas : "Par moment, j'avais l'impression de lire Desproges malgré elle !"

Ce livre est un précis de décomposition

C'est un livre sur la vieillesse, mais pas la sienne : elle observe et décrit la vieillesse des autres. Pendant 25 ans, elle décrit la décrépitude de Paul Guimard avec une opiniâtreté permanente : elle détruit le mythe du Paul Guimard "loup de mer", elle dit que c'est un bonnet de nuit timoré, alcoolique, au lit c'est pas une affaire, qu'il a peur d'aller sur l'eau et, en plus, il ne fait jamais la vaisselle !

Ce que je vois ça aussi dans ce livre, ce sont les ravages irrépressibles du temps, les dégâts irrattrapables de l'âge, le dégoût qu'elle éprouve d'assister à ça - en essayant de se préserver. Elle décrit la vieillesse comme une maladie dont on ne guérit jamais.

Et puis c'est une peau de vache. Elle dit du mal de tout le monde ! Personne n'y échappe : ni ses enfants, ni son mari, ni son amant... elle n'arrête pas ! 

L'amant, elle l'aime pour ce qu'il vient lui faire au lit. En revanche, elle dit "c'est un crétin", "c'est un type totalement ignorant". Il y a une part d'égoïsme dans cet hédonisme qui est terrible. Quand cet amant doit aller à l'hôpital parce que sa femme, aux USA, a un cancer fulgurant, Benoîte Groult dit : « Je n'en ai rien à faire, je veux qu'il vienne ». Et quand il est atteint par l'âge et qu'au lit, il n'a plus les performances qu'elle attendait de lui, elle le rejette : le type de l'intéresse plus.

Par moment, j'avais l'impression de lire Desproges malgré elle. "Mercredi avec mon beau-frère, j'ai mangé des moules" : dans le livre il y a ça sans arrêt : il y a tous les repas, tout ce qu'elle mange et tout ce qu'elle pêche... À un moment, elle dit "Je me suis lavé les cheveux hier"...

Dernière petite chose : page 200, le 17 août 1986, elle cite un passage d'un livre paru en 2002. Si quelqu'un peut m'expliquer ? Un vrai mystère...

Olivia de Lamberterie apporte une réponse : La fille de Benoîte Groult a travaillé à l'édition de ce journal, je pense que c'est pour ça qu'il y a cette petite incohérence.

Olivia de Lamberterie : "une sincérité inouïe"

Effectivement, Benoîte Groult et rosse, mais on ne le découvre pas ici, on le savait bien avant ! Et elle est surtout rosse avec elle-même… Ce livre est d'abord le combat d'une femme contre sa propre vieillesse. Elle a des mots terribles : 

Avant, j'étais laide mais j'étais laide et j'étais jeune. Maintenant je suis laide et je suis vieille. 

Elle passe son temps à essayer de se battre contre ça. Elle explique avec une sorte de sincérité inouïe pourquoi elle fait des liftings, pourquoi elle essaie toujours de rester présentable... 

Après c'est une lutte pour la liberté - pour sa liberté ! Elle avait quand même instauré un système inouï : elle passait la moitié de ses vacances avec son mari Paul Guimard, et l'autre avec son amant Kurt. Tout le monde était au courant ; les deux hommes étaient très jaloux l'un de l'autre. Ce qui est fou, c'est qu'on peut penser que cette liberté la rendrait très heureuse et encore plus libre mais non : très souvent, elle se retrouve deux fois la bonne à tout faire de ces deux hommes ! C'est ça qui est dingue. Et c'est ça dont elle essaie de se défaire.

Ce qui me semble frappant dans ce livre, c'est de voir à quel point, évidemment, la condition féminine a évolué, mais à quel point les hommes ont changé. Parce que là, ce sont quand même des hommes qui attendent que Benoîte Groult fasse tout ! Qu'elle fasse le ménage, qu'elle leur serve le whisky le soir... 

Moi je trouve que c'est une personnalité absolument géniale

Nelly Kapriélian : "Géniale parce qu'honnête"

J'ai rarement lu un journal où la personne dit tout des personnes qu'elle aime, aussi. Quand on a un amant ou une maîtresse, on n'a pas forcément à trouver tout génial. Là, elle dit absolument tout, de façon souvent assez drôle plus que méchante d'ailleurs, extrêmement sincère et lucide

Ce qu'on n'a pas dit, c'est que Paul Guimard l'a quand même trompée pendant des années... Est-ce qu'on appelle ça "tromper" ou pas... Est-ce que c'est une forme de vengeance ? Quand il partait faire ses émissions, il avait toujours une femme qui l'accompagnait en week-end. Et là, c'est acquis que c'est normal qu'elle ait, à son tour, du plaisir, un amoureux, etc. 

Je trouve absolument génial qu'elle parle de sexe totalement ouvertement, ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas... Et que le sexe à 60 ans, à 70 ans, c'est très important. 

J'ai été complètement sous le charme, et je trouve que sa fille, Blandine de Caunes, a bien fait de le sortir. 

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"Journal d’Irlande" de Benoîte Groult : les critiques du Masque et la Plume

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Le journal de Benoîte Groult est publié chez les éditions Grasset

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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