L’écrivaine et dramaturge, lauréate du Goncourt en 2009 pour "Trois Femmes puissantes" fait parler cette violence métaphysique qui se dégagerait inexorablement de la condition humaine, sans qu'il soit possible d’en déterminer la cause. Ici à travers l'éducation scolaire et Gabrielle, professeure de français à Royan.

L'écrivaine et dramaturge Marie Ndiaye, 2017
L'écrivaine et dramaturge Marie Ndiaye, 2017 © Maxppp / picture alliance / Jan Haas

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Le livre est un monologue de théâtre, écrit pour Nicole Garcia qui devait le jouer dans une mise en scène de son fils, Frédéric Bélier-Garcia, au dernier Festival d'Avignon, puis au Théâtre de la Ville, puis ne tournée, tous spectacles annulés, sans savoir quand 

Le texte est très éruptif, très désespéré. Gabrielle, originaire d'Oran (comme Nicole Garcia), est professeure de français dans un lycée de Royan. Au moment où le monologue commence, elle redoute de rentrer chez elle parce qu'elle sait que, sur le palier de son appartement, l'attendent les parents de son élève, Daniela. Or, Daniela s'est jetée du troisième étage par la fenêtre de la classe. Elle était cette jeune fille aux cheveux noirs "à la crinière vociférante", dit Marie Ndiaye, devenue la souffre-douleur de ses camarades, "de grands fauves" que la fin a conduit dans la classe. 

Gabrielle, dont la propre vie ne fut pas une partie de plaisir, n’a-t-elle rien vu venir ? Et a-t-elle manqué de porter assistance à élève en danger ? C'est 60 pages, c'est très court. 

Je l'ai lu en entendant la voix "ronceuse", éraillée de Nicole Garcia dont on comprend très bien pourquoi ce texte a été écrit pour elle.

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Une intuition folle

S'il pointe des imperfections, Frédéric Beigbeder admet, chez l'auteur, une intuition folle quant au métier de professeur :

FB : "Je suis embêté parce que il est difficile de juger du théâtre sous forme littéraire. Normalement, c'est un monologue qu'il faut voir sur scène et, avec une grande actrice, ça doit prendre une autre dimension. 

Là, je trouve que c'est un labyrinthique un peu sans sortie.

On comprend, dès la page 22, que l'élève s'est suicidée et c'est la culpabilité de la professeure qui est, au moment du récit, dans le vestibule, dans l'entrée de son immeuble, avec les parents qu'elle va voir ensuite. C'est une tragédie

Marie NDiaye fait du Jean Teulé et s'amuse avec Racine, avec la tragédie.

Il y a des imperfections : c'est une sorte de poème répétitif comme il y a de la musique sérielle. C'est entre Marguerite Duras et Philip Glass, il faut aimer. Le combat des chevelures, par exemple, ça m'a fatigué. Il y a la chevelure de feu de Nicole Garcia, la professeure, et puis la "crinière vociférante" de l'élève. 

Même s'il y a un moment où je me suis fait cueillir. Quand elle dit "il me semblait qu'ils allaient sauter sur l'estrade pour me dépecer" en parlant de ses élèves. Évidemment, ça résonne aujourd'hui avec la décapitation de Samuel Paty"

Marie Ndiaye a eu une intuition folle car ce métier est devenu dangereux.

Texte d'une "richesse inouïe" 

Olivia de Lamberterie applaudit un texte "extraordinaire" d'une "richesse inouïe" :

OL : "J'ai trouvé que c'était un texte extraordinaire parce que la rage qui est présente balaie absolument tous les clichés qu'il peut y avoir sur la responsabilité autour d'un suicide, la culpabilité, le rôle des professeurs, le rôle des parents. 

Je trouve qu'elle se situe bien au-delà de tout ce qu'on peut dire là-dessus et que, finalement, le livre, c'est l'histoire d'une femme qui s'est construite, qui a muselé toute sa liberté, qui a fait des sacrifices absolument monstrueux. Et, tout d'un coup, sa tranquillité est mise à mal par cette gamine et la professeure est effrayée par ce qui peut y avoir de retentissement sur sa propre vie. 

Au-delà de tout ça, c'est un livre sur la condition féminine aujourd'hui : faut-il tout le temps donner bonne figure ? Est-ce qu'on doit être tout le temps sans peur et sans reproche, pour pouvoir être tolérée par la société ? Toutes ces questions sont posées.

C'est une fille qui refuse les codes de la bienséance, de la séduction. C’est un texte d'une richesse inouïe. 

Cohérence et profondeur littéraire

Patricia Martin adore la cohérence et la profondeur littéraire de Marie NDiaye.

PM : Je trouve que c'est extrêmement cruel et dérangeant. C'est une femme blindée dans le cadre d'un monologue intérieur, mais une femme brisée. Elle ne s'est jamais laissé approcher. On se demande même comment elle a pu avoir un enfant avec un homme, une fille qu'elle n'a jamais revu. Elle qui voulait aussi tuer sa mère, elle qui met absolument tout le monde à distance, une protection dont elle a besoin. 

Là, tout à coup, il y a une faille parce que cette fille qui, même si malgré tout elle la critique beaucoup, a touché quelque chose en elle de très profond et de très sensible. Il y a une vraie cohérence de l'œuvre de Marie NDiaye si on pense à Trois Femmes puissantes, Les Serpents, Honneur à notre élue. 

J'ai hâte de lire ses autres romans ! 

Un texte extrêmement fort

Arnaud Viviant salue un texte extrêmement fort sur la grand violence souvent implicite qui existe à l’école.

AV : "Je ne suis pas sûr que Jean-Michel Blanquer appréciera beaucoup cette vision de l'Éducation nationale. Il y a quelque chose qui n'a rien à voir avec le discours qu'on entend tout le temps, de la transmission, du rôle du professeur. Au contraire, il y a une violence permanente, mais qui est partagée entre, à la fois la violence des élèves, et celle de ce professeur qui, finalement, n'a pas du tout envie de s'excuser de quoi que ce soit auprès des parents de cette Daniela qui s’est jetée par la fenêtre. 

On sent la classe comme l'endroit d'une très grande violence qui tourne sans cesse : des élèves contre le professeur, des élèves contre une autre élève. Cette vision-là du rôle de ce qu'est aussi l'éducation aujourd'hui n'est jamais dite. Rien pour ça, je trouve que ce texte est extrêmement fort.

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

8 min

"Royan. La professeure de français" de Marie Ndiaye

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye, paru aux éditions Gallimard.

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des  critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

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