À l'occasion des Journées du Matrimoine à Paris, parmi 21 évènements festifs pour honorer la mémoire des femmes et de leurs œuvres, c'est l'écrivaine et résistante Charlotte Delbo qui est particulièrement mise en avant par le comité HF d'Ile-de-France et celui des Hauts-de-France.

Extrait de l'affiche des Journées du Matrimoine 2021 et couverture du livre de Valentine Goby, "Je me promets d'éclatantes revanche"
Extrait de l'affiche des Journées du Matrimoine 2021 et couverture du livre de Valentine Goby, "Je me promets d'éclatantes revanche" © HF Ile-de-France/

Les Journées du Matrimoine 2021 se dérouleront les 18 et 19 septembre, dans plusieurs villes de France, elles seront articulés autour de la mémoire de plusieurs femmes, et en premier lieu l’écrivaine Charlotte Delbo. Longtemps méconnue, Charlotte Delbo est l'écrivaine, ancienne résistante et déportée, qui a fait entrer l’univers concentrationnaire dans la littérature. Elle est née en 1913 à Vigneux-sur-Seine et est morte en 1985 à Paris. Elle a été assistante de Louis Jouvet, puis résistante, déportée, avant de se consacrer à la littérature. Après son retour des camps, elle s'est promis d'éclatantes revanches, selon ses propres termes, profitant de la vie autant que possible. "Qu'une personne revenue de la pire détresse ait conservé un tel goût de vivre, cela tordait le cou à nos petites mélancolies, comme à nos vaines querelles" disait d'elle l'écrivain François Bott.

A Lille et Armentières, on lira donc lors des journées du Patrimoine et du Matrimoine quelques uns de ses textes les plus poignants, et à Paris, la compagnie Tenter de vivre, proposera samedi et dimanche une performance théâtrale. 

Résistante et déportée

À 20 ans, Charlotte Delbo est une jeune femme formée à l'économie et à la philosophie, elle peut devenir secrétaire et parle anglais. Elle adhère aux Jeunesses communistes et cet engagement militant va lui permettre de rencontrer l'amour de sa vie, le communiste Georges Dudach.

À la même époque, elle rencontre Louis Jouvet, à l'occasion d'une interview qu'elle veut faire de lui pour un journal communiste. Le courant passe bien et l'auteur l'engage pour retranscrire ses cours de théâtre. Cela amènera Charlotte Delbo à le suivre jusqu'en Argentine pour une tournée. Jouvet circulera en Amérique Latine entre 1941 et 1945 alors que la guerre a éclaté, mais Charlotte Delbo apprend peu de temps après être arrivée sur place l'exécution d'un de ses amis, un militant anti-nazi. Malgré les tentatives de Jouvet de la retenir auprès de lui, elle rejoint la France, et le réseau de résistance de son ami Georges Dudach et du philosophe Georges Politzer. Ce réseau d'intellectuels est réuni autour de Jean Paulhan, d'Aragon et Elsa Triolet, notamment dans le but de constituer un Comité national des écrivains pour la Zone sud. Le rôle de Charlotte Delbo est alors de dactylographier des tracts et des journaux clandestins. Delbo et Dudach sont arrêtés en 42, lui est fusillé au Mont Valérien et elle est emprisonnée. Le 24 janvier 1943, elle est envoyée à Auschwitz avec 229 autres déportées. 

D'Auschwitz elle sera transférée à Ravensbrück début 44 et retrouvera la liberté en avril 1945. C'est tout de suite après qu'elle commence à écrire et rédiger l'un de ses plus célèbres ouvrages : Aucun de nous ne reviendra. 

Je reviens d'au-delà de la connaissance, il faut maintenant désapprendre, je vois bien qu'autrement je ne pourrais plus vivre. 

La littérature, au-delà du témoignage sur les camps

Charlotte Delbo s’est donc mise à écrire dès le retour du camp, avec l’ambition de faire entrer Auschwitz dans la littérature, mais il lui a fallu de longues années avant que ses textes ne soient en librairie. C'est en publiant un recueil de lettres pour témoigner de l'indignation contre la guerre d'Algérie qu'elle travaille avec l'éditeur des Éditions de Minuit Jérôme Lindon. 

Minuit publie en 1965 le Convoi du 24 janvier, recueil dans lequel elle décrit les 230 femmes déportées avec elle en janvier 1943, avant de proposer la publication d'Aucun ne nous ne reviendra, ainsi que Une connaissance inutile en 1970 et Mesure de nos jours en 1971

Delbo entretient avec le très respecté éditeur de Minuit, Jérôme Lindon, une dispute incessante, car elle n'admet pas qu'il suggère des corrections sur ses textes, et considère qu’il les dénature et y malmène sa poésie. Il faut dire que Charlotte Delbo avait un caractère très affirmé, l'un de ses amis la décrivait même comme "un volcan"

Snobée par le grand public

Pour l'écrivain François Blot, la littérature de Charlotte Delbo est aussi déchirante que Guernica de Picasso ou le film Nuit et brouillard d'Alain Resnais. Elle écrit plutôt à l'économie de mots et d'effets, de manière très précise, et arrive à faire discerner au lecteur l'imprononçable. Elle a écrit ce qu'elle a vu là-bas, aux camps, et a tourné la page, autant que possible.

Au théâtre, peu de monde assiste aux représentations de Qui rapportera ces paroles en 1974, nouveau texte consacré à la vie concentrationnaire. Si Delbo écrit pour combattre l’oubli, mettre la tragédie hors d’elle, donner à Auschwitz un langage littéraire, donner une dimension politique à ses pièces de théâtre, elle est assez seule pour défendre son œuvre. La critique la salue, Jacques Chancel lui consacre une Radioscopie, mais le grand public passe à coté.  

Ses prises de positions politiques n'ont pas toujours été comprises de ses amis. Déçue très vite de l'expérience soviétique, elle estime par exemple que la violence terroriste de la bande à Baader pour être "légitime" et elle écrit dans une tribune parue dans le journal Le Monde en 1977, qu'une action terroriste aurait pu débarrasser l'Europe d'Hitler et de Mussolini, avant qu'il ne soit trop tard.

La revanche

Libérée, comme elle l'écrit dans une lettre à Louis Jouvet, elle souhaite sa revanche sur les souffrances subies, aspire à un changement total, une autre vie qui puisse annuler la précédente. Elle y est parvenue avec une détermination presque provocatrice, comme un pied de nez à l'horreur que le destin lui avait réservée. La revanche après la guerre c’est l’envie de voyager, en Grèce, s’offrir une vie de luxe, du champagne et des airs de fête pour conjurer l’indicible.  

Le public a-t-il mal compris sa fougue ? Attendait-on d'elle qu'elle fasse de la politique, ou reprenne une vie active "normale", ou encore créé une fondation militante ? Comme le suggère Valentine Goby, dans son livre “Je me promets d’éclatantes revanches” consacré à Delbo, “elle a dû quelquefois sembler obscène, cette délivrance par l’écriture, et engendrer la suspicion”. 

Si son œuvre n'est pas prolifique, elle brille par sa force, par l'intransigeance de son travail jusqu'à sa mort en 1982. L'écriture lui a permis une transmutation. Évoquant l'image du serpent et sa mue, elle écrit en 1982 qu'elle a fait un peu différemment de l'animal : "J'ai dû me dépouiller de quelque chose qui est beaucoup plus enfoui, beaucoup plus profond en moi. Et si l'on veut garder l'image de la peau, je l'appellerai la peau de la mémoire. Non, je ne me suis pas dépouillée, je l'ai enterré au plus profond de moi".

Aujourd'hui l'œuvre de Charlotte Delbo est très connue et étudiée aux États-Unis. Le centenaire de sa naissance a fait l'objet de nombreuses manifestations en France et à l'étranger en 2013. 

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