Le nouveau roman de la dramaturge et romancière Yasmina Reza a fasciné les critiques du "Masque et la Plume". La lauréate du prix Renaudot 2016 signe ici un roman familial plein d'humour et d'intelligence, dans lequel on retrouve aussi, dans les répliques, son génie théâtral.

Que penser de "Serge", le dernier livre de Yasmina Reza ? Le Masque & la Plume ont adoré !
Que penser de "Serge", le dernier livre de Yasmina Reza ? Le Masque & la Plume ont adoré ! © Getty / Carole Bellaiche / Contributeur

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Un livre qui raconte, au moment où les parents s'en vont, l'histoire d'une fratrie : Serge, l'aîné, Anna, alias "Nana", et Jean, le cadet et narrateur. À l'exception de Nana, en couple très solide, les deux frères ont des vies sentimentalement compliquées (et le mot est faible). 

Les trois ont des enfants qu'on voit grandir pendant que leurs grands-parents sont frappés par la maladie. Chez les Popper, des juifs non-pratiquants d'origine viennoise, on s'aime autant qu'on se chamaille - même lors d'une visite groupée dans le camp d'Auschwitz-Birkenau qui donne lieu à une scène surréaliste puisque Nana et Serge s'insultent pour des peccadilles au pied d'un wagon plombé. C'est à cette scène-là que je reconnais bien Yasmina Reza, qui traite souvent de thèmes tragiques avec une légèreté qui n'est jamais coupable, évidemment, mais qui est toujours absolument stupéfiante, et qui fait, à mon avis, son art. 

Un roman choral transgénérationnel que j'ai beaucoup aimé, même s'il m'a beaucoup surpris

On parle souvent des deux arts où elle excelle que sont le théâtre et le roman, mais qu'elle n'a jamais aussi bien rassemblés que dans ce livre qu'on vous conseille tous de lire pour rire et pour pleurer"

Jean-Claude Raspiengeas applaudit les dialogues 

J-C.R : "Ça démarre très bien : les premières pages sont vraiment marrantes. On rit tout au long du livre - jusqu'à un certain point car il y a un moment où le rire fatigue. 

Ce que j'ai vu dans ce livre, c'est plutôt une description de l'enfermement et de la dépendance des liens familiaux, de ce qu'est aussi une fratrie, la damnation d'être scellé pour toujours à des frères. On est enchaîné pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Elle explique un peu l'enfer de ces liens-là mais ils sont irremplaçables, on ne peut pas en faire l'économie. 

Quand à cette scène à Auschwitz, elle occupe plus de la moitié du livre et je la trouve très courageuse de décrire cette visite à Auschwitz comme une visite dans un parc d'attraction, en ayant bien expliqué pourquoi cette famille y va. Une fois qu'ils sont sur place, ils sont pris eux-mêmes par ce phénomène de parc d'attraction. 

On voit bien aussi qu'elle sait écrire pour le théâtre car c'est un livre bourré de dialogues crépitants, de répliques cinglantes, où tous les contes sont soldés à coups de dialogues, des griefs mal digérés, des petites rancunes, la mémoire racornie. Je trouve qu'elle s'engouffre très bien là-dedans, ça s'engueule, ça se rabiboche. Plus que l'histoire elle-même, c'est cette composition-là de dialogues et de scène qui donne l'énergie et le rythme du livre".

Frédéric Beigbeder a beaucoup aimé 

FB : "J'insisterai sur l'humour très noir parce que j'ai visité Auschwitz et c'est effectivement ce que j'ai ressenti quand j'y étais, c'est-à-dire de ne pas arriver à être assez triste, de ne pas être à la hauteur de la tragédie de l'endroit et d'être frustré de ne pas être assez ému. C'est exactement le sujet de ce livre avec les Popper au camp d'extermination. Le décalage est total : il y a des touristes qui font des selfies, il y a tout un ridicule de la visite obligatoire.

Il y a des phrases très fortes parce qu'elles sont totalement inadmissibles. Il y a toujours des surprises et, par moments, ça pourrait être un film de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui au camp de Birkenau, et puis, à d'autres moments, on se hisse vers vers Albert Cohen…"

Ce genre de choses, pour moi, c'est très très rare

Olivia de Lamberterie en est "totalement dingue"

OdL : "Je suis totalement dingue de ce livre. Je trouve que c'est extraordinaire. C'est comme du mercure. 

J'ai l'impression que l'intelligence circule partout, la construction du livre est d'une virtuosité folle !

Elle arrive à multiplier les angles de vue, les scènes, les personnages. C'est beaucoup un livre sur le vieillissement, ce moment de non-retour où, tout d'un coup, ça vous saute à la gueule et que vous ne pourrez plus rien faire. Les vieux meurent et les enfants grandissent. Vous avez le dernier mot de la mère qui ne supporte pas d'avoir un lit médicalisé, ou encore le personnage de Maurice. 

C'est tellement beau

Il y a un personnage d'enfant qui est magnifique : le petit garçon, Luc, qui est un enfant pas du tout comme les autres. 

On ne rit pas pour de vrai mais, finalement, on est tellement désespéré que la voix du rire est la plus commode

C'est aussi un livre sur la fratrie, notamment quand on vieillit car finalement, on a beau être vieux, on reste toujours l'enfant qu'on a été". 

Pour Arnaud Viviant, "c'est du grand travail"

AV : "Vous avez tout dit, vous ne me laissez que les restes ! 

Tout est beau, c'est une immense styliste

Toutes les phrases sont belles, elle a une espèce de génie qui vient de Raymond Queneau et de Georges Perec

Il y a toute une construction entre le vrai et le faux. Il s'agit de montrer que Auschwitz est un vrai lieu, qu'on ne peut pas changer le nom d'un Auschwitz mais qu'on peut changer le nom d'une ville de banlieue parisienne. 

Il y a toute une intelligence à l'œuvre qui est totalement invisible. C'est du grand travail, du grand tricotage". 

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Serge" de Yasmina Reza

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE -  "Serge" de Yasmina Reza (éditions Flammarion) 

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