Voici un texte autobiographique écrit cinq ans après "Le deuxième sexe" mais que la célèbre écrivaine et philosophe féministe n'avait pas publié. Elle y raconte ses expériences fondatrices, les origines de son œuvre, sur fond de la profonde amitié qui la liait à Elisabeth Lacoin, dite "Zaza".

Portrait de l’écrivaine, féministe et philosophe française Simone de Beauvoir, 1983
Portrait de l’écrivaine, féministe et philosophe française Simone de Beauvoir, 1983 © AFP / MICHELE BANCILHON

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Jean-Paul Sartre ne voulait pas qu'elle le publie. Dans ce texte court, écrit en 1954, Beauvoir, prénommée ici Sylvie, raconte son premier grand amour de jeunesse, pour Elisabeth Lacoin, dite Zaza, alias Andrée dans le roman, qui est morte tragiquement à 22 ans.

Les deux jeunes filles du très chic et très catholique Cours Désir, établissement privé catholique parisien où on les appelait "les inséparables", sont alors plus rebelles que rangées. Sylvie est amoureuse d'Andrée, qui, elle, en pince pour le jeune Maurice Merleau-Ponty, Pascal, mais ne veut pas pour autant rentrer dans le rang ni se marier. Andrée n'aura pas le temps de penser à son avenir puisque elle est victime d'une d'encéphalite virale. 

Simone de Beauvoir, elle, n'a jamais oublié Zaza. 

Arnaud Viviant : "Simone de Beauvoir, une lesbienne, c'est quand même du révisionnisme pur et simple" 

AV : "L'histoire, on la connaissait. Maintenant, on a sa version romanesque

D'un point de vue littéraire, c'est vieillot, et ça l'était déjà en 1954.

Ce qui est intéressant, c'est que ce texte rentre dans un moment de sa vie où il y a une volonté d'engagement du côté de la Force lesbienne et Simone de Beauvoir, une lesbienne, c'est quand même du révisionnisme pur et simple. Elle a été avec Nelson Algren, c'est surtout avec lui qu'elle a découvert le plaisir physique avec un homme, ce qu'elle n'avait visiblement pas rencontré avec Sartre. Ensuite, elle a quand même été avec le prototype du mâle alpha qui était Claude Lanzmann. Elle est enterrée dans le caveau avec Sartre, mais avec la bague de Nelson Algren. 

Simone de Beauvoir était peut-être bisexuelle, mais lesbienne, là, c'est impossible à penser".

Frédéric Beigbeder salue un moment charnière et fondateur pour Simone de Beauvoir et le féminisme 

FB : "Je trouve que c'est l'antichambre des _Mémoires d'une jeune fille rangée_parce que le personnage important, c'est évidemment Zaza, Elisabeth Lacoin, qu'elle rencontre en 1917 et qui est son amie d'enfance, dès l'âge de 10 ans.

Ce qui me fascine dans cette histoire, aussi bien dans ce roman que dans les Mémoires d'une jeune fille rangée, c'est que cette Elisabeth, c'est elle qui ouvre les yeux de Simone de Beauvoir sur l'oppression du milieu bourgeois catholique sur les femmes. Cette anecdote où elle se donne un coup de hache sur le pied pour ne pas aller à une obligation, une corvée mondaine, un dîner chiant, c'est très douloureux. C'est sa meilleure amie qui a été empêchée d'aimer par sa famille parce que sa famille lui a interdit de fréquenter ce garçon, Maurice Merleau-Ponty. 

On est là aux origines d'où est née le (son) féminisme. Le féminisme est né de l'oppression des familles catholiques traditionnelles bourgeoises en France. C'est là que ça s'est passé et c'est grâce à ce personnage". 

C'est très beau uniquement pour mieux connaître cette femme-là, plus que pour les vertus littéraires

Olivia de Lamberterie a été saisie par les nombreux élans littéraires du récit

OdL : "C'est quand même très intéressant puisque ce sont les trajectoires inversées de deux amies. Cette histoire de lesbienne est absurde parce que, là, c'est plutôt la passion d'une petite fille. Comment l'une va s'en sortir parce qu'elle va travailler, comment l'autre, effectivement, va mourir de son milieu". 

Le roman n'est pas vieillot. Ce qui est vieillot, c'est l'époque. 

"Epoque où les mères disent à leur fille d'aller au couvent ou de se marier, et que le célibat n'est pas une vocation… 

Il y a quelques petits passages de littérature, notamment le mariage de cette malheureuse avec son veuf, où elle parle des tenues des filles avec des satins aux couleurs trop violentes, aux couleurs trop sucrées, et ces filles à qui on n'a jamais dit qu'elles avaient un corps qui avait toujours été réprimé. Je trouve qu'il y a quelques élans de littérature très intéressants". 

Jean-Claude Raspiengeas : "c'est un excellent témoignage d'une France ancestrale"

JCR :

Elle a une façon formidable de nous donner un état des lieux de cette France catholique complètement figée, bornée, névrosée, qui a l'obsession du court désir, du corps

"Au-delà de l'histoire de ces deux femmes, ce qui m'a intéressé, c'est vraiment la vision pour le coup presque ethnographique d'une France figée dans ses croyances religieuses"

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

6 min

"Les Inséparables" de Simone de Beauvoir

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - "Les Inséparables" de Simone de Beauvoir (Éditions de l'Herne)

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