Dans son nouveau livre, Amélie Nothomb explore les états d’âme de Jésus au temps de sa passion et elle n'hésite pas à aborder à la première personne. Une réflexion sur le corps, les sentiments, l’expérience des choses vécues en conjuguant fantaisie et sacré. Un caractère romanesque unanimement salué par le Masque.

Lecteur tenant "Soif" d'Amélie Nothomb
Lecteur tenant "Soif" d'Amélie Nothomb © Maxppp / Alexis Sciard / IP3

Le livre présenté par Jérôme Garcin

C'est le 28e roman d’Amélie Nothomb publié chez Albin Michel. Plus christique que jamais, la romancière raconte donc son calvaire, sa crucifixion... Et ce dont Jésus souffre peut-être le plus : la soif. Et la peur : « Je suis comme tout le monde, j’ai peur de mourir ».

S'il salue une certaine originalité, Jean-Claude Raspiengeas note des potacheries et des faiblesses  

J-C R : Il y a dans le livre deux bonnes idées : elle prend à la lettre le mystère de l'incarnation, elle le ramène à sa banalité, ce qui n'est déjà pas banal. Elle s'intéresse littéralement au corps du Christ, charnel et désirant. Elle commence par le procès, elle banalise les actes d'accusation : elle fait défiler tous ceux qui viennent se plaindre des conséquences des miracles du Christ. C'est assez original

Pour ce qui concerne le Christ, elle dit qu'en accomplissant des miracles, au fond, Jésus fait juste son devoir. Il a un gros problème par rapport à Judas, elle le traite très bien. L'idée que la soif est à la source de tout est une très bonne idée, que l'émerveillement de combler la soif est peut-être une preuve de Dieu, jusque-là, c'est bien. 

La passion occupe une place centrale dans le récit.

Jésus est révolté et se dit : "Mais au fond, pourquoi, moi, j'irais expier quoi que ce soit ? Je vois pas en quoi mon sacrifice profite à l'humanité"

Mais il n'a pas le choix, il est soumis, il y va et il le fait. 

Trois modes d'accès à la vérité : la soif, la mort,l'amour (puisqu'avec Marie-Madeleine, Amélie Nothomb dit qu'au fond, ça s'est passé). Sauf que, évidemment, c'est Amélie Nothomb qui écrit et du coup, elle se laisse aller à des facilités... Par exemple, elle écrit : "le fait est là, c'est le cas de le dire, je vis une expérience cruciale". Il y a des faiblesses : quand Jésus, dit à l'apôtre Jean : "vas-y bouffe, tu nous embêtes avec tes manières", bon... Il y a des tics d'époque : que Jésus aurait attrapé comme tout un chacun la haine de soi. Il y a des potacheries : Jésus-Christ sur la croix qui dit "je suis épuisé, mourir fatigue", c'est des facilités... Le pompon, c'est quand Jésus est sur la croix, là, on se croirait au bar d'un grand hôtel...

Jésus réclame de l'eau exactement comme Frédéric Beigbeder réclame un cocktail 

Du coup, on est un peu perdus même si c'est théologiquement intéressant. 

C'est un livre écrit sur courant alternatif : tantôt c'est fort, tantôt c'est faible, tantôt c'est très fort, tantôt c'est très faible

Frédéric Beigbeder a aimé la singularité de cette alternance entre sacré et potacherie

FB : Je suis très heureux que ce soit validé par La Croix

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il y a un peu, ces derniers temps, un retour de Jésus. Il était déjà à la fin de Sérotonine, de Michel Houellebecq, il était sur sa croix, il se disait en gros "Il va falloir que je meurs pour ces cons, c'est quand même hallucinant, mais bon, je suis obligé d'y passer".

Il y a aussi cette thématique-là dans tout le livre d'Amélie Nothomb, qui a probablement écrit en même temps que Houellebecq. Ce n'est pas du tout du plagiat, c'est juste que c'est dans l'air du moment, cette étrangeté de fascination comme il pouvait en avoir dans les années 1960

Jésus est tendance, Jésus-Christ est superstar

Ça s'explique par une sorte de vide, de quête de sens et tout d'un coup Amélie Nothomb, qui a quand même revisité beaucoup de contes de fées (elle a réécrit Barbe-Bleue, puis Riquet à la houppe), cherche toujours des histoires à remixer à sa sauce. Là, elle s'attaque aux contes de fées ultimes : le Nouveau Testament. Elle est intimidée, on le sent mais elle est singulière, même si cette thématique ça n'est pas du tout nouveau : José Saramago avait écrit l'Evangile selon Jésus-Christ en 1991. 

Se prendre pour le Christ, oui ça a déjà été fait, mais en revanche, il y a là une vraie alternance de potacherie et de sacré.

Elle arrive à faire un mélange complètement hallucinant entre La Passion du Christ de Mel Gibson et La vie de Brian : Monty Python. Et ça, je n'ai jamais lu ! 

Ce serait très courageux de faire la même chose avec Mahomet. Je ne suis pas certain qu'on pourrait le faire.

Patricia Martin a adoré la relecture féministe d'Amélie Nothomb prêtée à Jésus 

PM : C'est le livre de sa vie, c'est un livre qu'elle a envie d'écrire depuis toujours et qu'elle ne peut écrire que maintenant avec une certaine maturité. 

Quand Jean-Claude parlait de "haine de soi", c'est parce qu'elle est en pétard contre Jésus, et d'une manière insensée parce qu'il s'est laissé crucifier et que s'il s'était aimé un peu plus, ils ne se serait pas laissé faire.  

Elle lui en veut terriblement à Jésus et elle le montre très très bien

Je trouve absolument réjouissant que ce soit les femmes qui s'emparent de ce sujet. D'abord, sur les rapports de Jésus avec les femmes, qu'ils soient sexuels ou autres : à un moment, il appelle Marie et il lui dit : "Mais viens nous rejoindre, viens parler avec nous !" ce que l'on peut traduire par "Ouste les femmes, ne restez pas dans la cuisine !". 

D'autant que les rapports de Jésus avec les femmes ont toujours été faussés, voire éludés, parce que ce ne sont que des mecs qui s'y sont intéressés. Christine Pedotti, quand elle écrit "Jésus, l'homme qui préférait les femmes", montre que c'est un féministe, que c'est un type terriblement beau, terriblement séduisant. 

Là, elle parvient à faire quelque chose d'incroyablement romanesque : le monologue intérieur de Jésus

Le titre est génial. Ce n'est pas simplement l'envie de boire, c'est le désir... c'est quelque chose d'extrêmement érotique la soif ! 

Michel Crepu aussi trouve très fort cette ambivalence Sacré/Potacherie

MC : La question qu'on peut se poser, c'est pourquoi on ne lui a pas donné le Goncourt ? C'est d'un rendu d'autant plus complexe que, à vrai dire, je trouve que c'est très bon.

Elle a une telle façon d'écrire sur un thème pareil et aussi colossal. Frédéric parlait tout à l'heure à la fois de potacherie et de sacré, oui, c'est effectivement ça ! 

J'ai en face de moi deux récifs qui sont totalement oxymoriques et totalement contradictoires : la potacherie, la fantaisie

Les espèces de petits trucs qui lui viennent à l'esprit et qu'elle conjugue à l'énormité de l'événement, je trouve ça quand même assez fort, finalement assez malin !

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Soif", d'Amélie Nothomb : les critiques du Masque et la Plume

📖 LIRE - "Soif", d'Amélie Nothomb chez Albin Michel

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