L’écrivain et journaliste Sorj Chalandon publie « Retour à Killybegs », le pendant de « Mon traître », une nouvelle fois avec des dessins de Pierre Alary, chez Rue de Sèvres. C'est la troisième adaptation d’un de ses romans en bande dessinée.

Détail de la couverture de "Retour à Killybegs" de Sorj Chalandon et Pierre Alary
Détail de la couverture de "Retour à Killybegs" de Sorj Chalandon et Pierre Alary © Rue de Sèvres

Après Mon traitre (Rue de Sèvres, dessins de Pierre Alary) et Profession du père (Futuropolis, dessins de Sébastien Gnaedig), un troisième roman de Sorj Chalandon, Retour à Killybegs est adapté en BD. Dans Mon traître, le journaliste avait raconté l’histoire d’une amitié trahie. Celle d’Antoine, un luthier français, et de Tyrone Meehan, un activiste de l’IRA (armée républicaine irlandaise). 

Derrière ce récit puissant, il fallait lire le sentiment de trahison de Sorj Chalandon lui-même. Alors reporter, il suivait pour le quotidien Libération les années de violence extrême qui ont précédé les accords de Paix entre l’Irlande du Nord et la République d'Irlande en 1998, et avait pour ami un certain Denis Donaldson, militant républicain "retourné" par les Britanniques. 

Dans Retour à Killybegs, il imagine le point de vue du traître qu’il fait revivre et explique comment Tyrone Meehan en est venu à bafouer sa cause, sa femme, ses amis, son pays… L’adaptation très fidèle de Pierre Alary, qui a été séduit par cette histoire profondément humaine d’amitié entre deux hommes, fait renaître ce personnage propulsé au milieu d’une guerre qui l’a dépassée. 

Rencontre avec Sorj Chalandon.

Raconter l’histoire du côté du traître 

Je suis passé dans l’écriture du côté du traître dans Retour à Killybegs parce qu’il manquait quelque chose à mon roman précédent. Mon Traître, raconte la stupéfaction du trahi, du petit Français. Le livre répond à la question : qu’est-ce que ça fait d’être trahi par un homme ? Mais après avoir terminé l'écriture, je me suis demandé où était le traître dedans. J’ai eu besoin qu’il s’explique. J’en avais fini avec la douleur du trahi, je voulais écouter Tyrone Meehan, qu’il nous explique. 

Je n’excuse pas. Un traître est un traître. Mais, c’est une façon de dire : un traître, c’est un homme formidable qui a baissé les bras. J’avais besoin qu’à un moment donné un livre dise que l’on a tous un traître en nous, et que notre combat quotidien est de le faire taire. Mais parfois, il est plus fort et il parle. Retour à Killybegs est une façon de refermer le tombeau. 

Reporter de guerre pour épuiser sa violence intérieure

Ma carrière professionnelle, ce n’était pas que l’Irlande. J'ai été reporter de guerre pendant plus de 20 ans. Je faisais ce métier pour des raisons intimes et compliquées à avouer. Mais il a fallu un jour que j’assume : j’avais deux choses en moi. L’une avouable, l'autre, non. Ce qui est avouable ? J’aime comprendre les choses, et pour comprendre, il faut être sur place. Pour comprendre ce qui se passe en Irak, il faut être en Irak. Idem pour l’Irlande… On ne peut pas se contenter de rester derrière son ordinateur en lisant les dépêches d’agences. 

Ce qui est inavouable ? Mon père était d’une violence extrême, il était fou et est mort en hôpital psychiatrique (il l'a raconté dans Profession du père, ndlr). Il a semé en moi sa violence qu’il fallait que j’éteigne. Et quand vous avez de la violence en vous, aller dans les lieux de guerre, aller là où des hommes tuent d’autres hommes, vous permet d'en revenir exsangue de violence. Je suis allé épuiser la violence de mon père dans des endroits violents.

Si j’étais attirée par l’Irlande plus que par la Somalie ou le Liban, c’est parce que j’ai une affinité avec la culture du pays, sa musique, sa littérature, ses habitants et la culture celtique en général. Surtout, un jour je suis allé en Irlande du Nord. Et là, je me suis rendu compte qu’à une heure et demi d’avion de Paris, il y avait non pas des « troubles » comme disaient les Anglais, mais une guerre. Une véritable guerre dans notre vieille Europe dont on parlait peu, ou dont on rendait compte à la manière de résultats sportifs : un Irlandais tué ici, un Anglais tué là… Ça m’a bouleversé, parce que ces personnes, c’était nous. J’étais habitué aux guerres lointaines, dans des pays chauds, où il y a du sable. Mais là, c’est à nos portes. 

Ces catholiques irlandais ne se battaient pas pour avoir plus de droits, mais pour avoir les mêmes que les autres. Quand on est jeune, idéaliste, et épris de justice, quand des hommes se battent sur le thème "un homme = un vote", comme les Noirs américains au moment de la marche pour les droits civiques, on est obligé d'y adhérer ou, au moins, de s'y intéresser : sinon, cela veut dire que l’on est déjà mort. 

L’adaptation de "Retour à Killybegs" en BD pour aborder l’histoire de façon plus sereine

Avec Retour à Killybegs, il n’est pas question de fermer la période irlandaise… Mais de fermer la trahison. L’Irlande et la lutte du peuple irlandais ont survécu à toutes les trahisons, dont celle de Denis Donaldson. Aujourd’hui ses amis, qui ont fait de la prison, qui ont été dans la clandestinité, sont ministres, maires ou députés. Ce traître a raté une très belle chose : ce à quoi il a cru a remporté la victoire. 

Les adaptations en BD ouvrent autre chose. J’ai le même choc en ouvrant le livre que quand je suis dans une rue à Belfast. Après, les personnages que Pierre Alary a choisi et les visages qu’il leur a donné me permettent non pas de faire un deuil, mais d’aborder une autre histoire de façon plus sereine. Ça devient le « Traître » de Pierre. C’est le mien, mais en même temps, c’est Pierre qui le prend à bras le corps. 

Quand je lis les BD, et quand je vais voir la pièce (Mon Traître a été adapté par Emmanuel Meirieu en 2017, ndlr), je ne pleure plus sur moi, le petit Sorj, ni sur Tyrone Meehan, mais sur les personnages qui me sont donnés à voir. Et ça me soulage. Je n’ai pas envie d’oublier. Les gens qui disent « il faut tourner la page », généralement, ils n’ont pas lu le livre. Je ne la tourne pas, je la garde en moi. Quand je lis ces deux BD, je revisite l’histoire avec un regard nouveau, mais avec autant de violence, et de douleur… Mais ça me permet une mise à distance. 

On ne règle rien avec une frontière

J’ai aujourd’hui une relation émue et pleine d’intérêt pour l’Irlande, surtout en cette période de Brexit. J’ai une vision pragmatique. Il y a des accords de paix qui ont été signés. Dans les accords de paix, il est dit : « tant que la majorité du peuple d’Irlande du Nord ne le désirera pas, il n’y aura pas de changement constitutionnel ». Sauf que les catholiques font plus de bébés que les protestants… A un moment la population catholique sera donc égale sinon supérieure aux protestants, et la question se posera : « voulez-vous une frontière entre les deux parties de l’Irlande ? » Si la réponse est non, c’est définitivement terminé. Si la réponse est oui, il faudra politiquement travailler pour convaincre que cette frontière n’a aucune utilité, aucun sens. 

Les Britanniques et l’Europe sont en train de se poser la question de la "frontière dure". Mais il faut faire très attention, et ne pas jouer avec ça. La moindre tentative de remettre une frontière en place serait jouer avec le feu. On ne peut pas effacer 800 ans de guerre, de domination et de rébellion avec une frontière. 

Comment dessiner "le traitre" de Sorj Chalandon ? 

La leçon de dessin de Pierre Alary : 

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon et Pierre Alary est paru chez Rue de Sèvres

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.