Dans son dernier livre, Aurélien Bellanger opte pour une retranscription romanesque des travers du divertissement cathodique, des enjeux et des mécanismes de la téléréalité sur le spectateur et l'évolution de la TV. Une nouvelle analyse de la société contemporaine qui a partagé les critiques du Masque & la Plume.

"Téléréalité" est-il le meilleur ou le plus ennuyeux des livres de Aurélien Bellanger ?
"Téléréalité" est-il le meilleur ou le plus ennuyeux des livres de Aurélien Bellanger ? © Maxppp / Le Progrès

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Le sujet rejoint vraiment directement celui de Delphine de Vigan, puisque l'héroïne de "Les enfants sont rois", s'était révélée Loana et avait fini par transformer ses enfants en petits influenceurs. On retrouve ici Loana et l'auteur dresse le portrait d'un certain Sébastien Bitereau, un jeune Rastignac qui ressemble furieusement à Stéphane Courbit, l'ancien patron de Endemol et créateur, il y a vingt ans sur M6, de Loft Story

Avec la téléréalité, dit Aurélien Bellanger "la télévision invente ses propres jeux du cirque, le spectacle total". Et c'est, ajoute Charles Trenet (qu'on croise ici dans ce même livre en compagnie de Pascal Sevran, "le seul équivalent contemporain de l'opéra". 

Après La théorie de l'information (2012) et son portrait en creux de Xavier Niel, L'aménagement du territoire (2014) voici un nouveau chapitre de La Comédie humaine très réaliste. 

En tant que "fidèle d'Aurélien Bellanger", Arnaud Viviant a été "déçu cette fois-ci"

"Ce n'est pas du tout un gros roman par rapport à son précédent La théorie de l'information et les quatre autres romans qu'il a produits jusqu'à présent. Il est même deux fois plus court et moi qui suis un fidèle lecteur de Aurélien Bellanger, c'est un petit Bellanger, dans tous les sens du terme : car beaucoup moins fou, beaucoup moins furieux, moins puissant que ses autres livres, notamment Le continent de la douceur (qui vient de ressortir en Folio), qui était une théorie géniale sur l'Europe, fondée sur les mathématiques, complètement folle, où on croisait beaucoup de personnages vivants. 

En tant que fidèle lecteur de Bellanger, je suis un peu déçu. C'est vraiment du Bellanger pour les nuls.

Ça lui permettra sans doute de trouver un nouveau lectorat qui ne l'avait pas encore suivi parce qu'il est vrai que ses romans sont touffus et complexes.

Là, on voit bien que celles et ceux à qui il s'adresse, ce n'est pas tellement aux spectateurs de Loft Story, mais plutôt aux enfants de la télé. Un lectorat quand même assez monstrueux. 

Il opte pour une théorie selon laquelle la télé est le dernier art qui soit arrivé.

À chaque fois, c'est très documenté, et parfois très touchant quand j'ai croisé, par exemple, le nom de Philippe Vecchi qui a malheureusement disparu trop tôt, mais qu'il ressuscite ici. De même quand il parle de Léo Scheer, qui a été non seulement son premier éditeur pour son essai absolument magnifique sur Houellebecq, mais Léo Scheer a aussi été l'inventeur de Canal+". 

C'est vraiment intelligent comme toujours, mais moins fou que ce qu'il produit à son habitude.

Pour Frédéric Beigbeder, "c'est ce que l'auteur a fait de mieux jusqu'à présent"

"C'est précisément la raison pour laquelle je pense que c'est son meilleur livre. Pas seulement parce que Arnaud est déçu, mais parce que, pour une fois, ce n'est pas long, ampoulé et incompréhensible

C'est ce qu'il a fait de mieux, c'est extrêmement bien observé, très rapide. On le lit comme si on regardait les premières téléréalités, et d'une manière addictive.

C'est un livre vraiment addictif et très marrant. Il y a plein de petites observations géniales. Je ne sais pas comment il a fait pour aussi bien se documenter. On est plusieurs à avoir essayé de s'attaquer au sujet de la télé, c'est un sujet très très compliqué. 

C'est un très, très bon livre et très agréable.

L'auteur est extrêmement éblouissant dans ce livre. Je préfère au contraire quand il coupe tout ce qui est ennuyeux et qu'il ne garde que le spectaculaire ! 

Aussi, comment ne pas évoquer cette scène d'anthologie, vers la fin, où on est chez Jean-Luc Delarue, que François Weyergans arrive, rue Bonaparte, il est 18h et tout le monde se réveille seulement. Le plus marrant, c'est que Jean-Luc Delarue, à ce moment-là, est caché dans le frigo car le narrateur, le héros du livre, voudrait vendre sa société à Jean-Luc Delarue ou acheter sa société". 

Patricia Martin s'est un peu ennuyée 

"C'est pas mal y compris dans l'analyse. Même si on voit bien d'où il part et que, finalement, c'est la nostalgie d'une télévision qui n'existe plus, qui aurait voulu être, comme le disait Jean-Pierre Elkabbach, rousseauiste, une espèce de paradis où on parlait, où on regardait tous les programmes ensemble, tout ça n'existe plus. Il y a toujours la téléréalité mais ce n'est plus la même. 

Quand il se demande si c'est un art, ou bien quelque chose d'esthétique, je trouve que c'est une question un peu creuse et que Sébastien Bitereau est bien creux par rapport à Rastignac…

L'envers du décor ne m'intéresse pas, les grosses voitures, la prétention d'un petit monde qui vit comme ça sur lui-même…" 

Je veux bien qu'on parle de drogue ou de trucs trash, mais là ça m'ennuie un peu.

Jean-Claude Raspiengeas salue "une analyse passionnante de la téléréalité"

"Je suis ravi qu'un romancier s'attaque enfin à la télévision au moment où son essence change. C'est-à-dire qu'il y a un changement de civilisation qui s'opère sous nos yeux. Ça se passe à la fin du XXe siècle et je suis ravi qu'un romancier s'attaquant à cela arrive à raconter parce qu'il n'y a pas seulement que l'histoire de Loft Story et de la téléréalité finalement. 

Il explique très bien comment, en tant que romancier, il arrive au bon moment, celui du grand chambardement, celui de la grande braderie. C'est au moment où la 5 et la 6 sont privatisées, quand on installe le loup Berlusconi dans la bergerie, quand TF1 est livré à Bouygues au nom du risible mieux-disant culturel, qui est un hold-up en plein jour. Ceux qui en bénéficient vont se goinfrer. 

Il décrit vraiment une ruée vers l'or d'un milieu qui vénère l'argent, qui n'a strictement aucune préoccupation de rien du tout, si ce n'est de se remplir les poches au maximum.

Ils vont se goinfrer, et en plus, il montre la part des sacrifices humains qu'il y a dans cette aventure : les animateurs sont une sorte de chair à canon cathodique. Il dit très bien que jamais dans l'histoire de l'humanité, on en est arrivé à un tel degré de vénération et de précarité. Du jour au lendemain, tout s'arrête. Arrive la réalité, qui n'est autre que l'invention du siècle, et il a raison. 

Ce sur quoi il insiste est passionnant. Parce que c'est quoi la téléréalité ? C'est exactement l'application de la théorie de Foucault, qui consiste à surveiller et punir, enfermer des rats de laboratoire qu'on filme jour et nuit, entretenant par là le voyeurisme général, l'humiliation, l'élimination. Les gens vont se vautrer devant ce genre de programme. C'est précisément l'illustration de ce qu'ils vivent tous les jours dans leur entreprise. En plus, tout cela s'inscrit dans un truc criard de laideur et qui va rendre le public esclave du spectacle. 

Le loft, c'est l'appartement témoin du siècle nouveau. On va se retrouver dans une époque de brutalité et de sentimentalisme poisseux qui va conduire à Hanouna. Et là, on va toucher le fond". 

C'est du Balzac, c'est La comédie humaine d'aujourd'hui et c'est Rastignac.

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Téléréalité" d'Aurélien Bellanger

Par Jérôme Garcin