Marc Dugain publie "Transparence", un roman d’anticipation qui se déroule à la fin des années 2060 sur un sujet qui passionne l'auteur d'"Une vie sans fin" : le transhumanisme. Les critiques du "Masque & la Plume", à l'exception de Frédéric Beigbeder, ont été plutôt convaincus - même ceux qui n'aiment pas la SF.

L'écrivain Marc Dugain
L'écrivain Marc Dugain © AFP / Ulf Andersen / Aurimages

Jérôme Garcin présente le livre

Transparence est une start-up numérique implantée en Islande, dont la présidente française est accusée par la police locale d’avoir fomenté son propre assassinat, au même moment où son entreprise s’apprête à commercialiser le programme Endless. Un projet qui  consiste à transplanter après, ou même avant sa mort, les données personnelles numérisées d’un individu dans un corps artificiel. 

Je rappelle qu'on doit à Marc Dugain un livre sur la dictature invisible du numérique dont voici un peu la suite romanesque.

Pour Frédéric Beigbeder, "ça ne fonctionne pas"

FB : Je suis mal placé pour juger ce livre puisque j'ai commis moi aussi un livre sur ce sujet. Je ne vais pas dire que le mien est mieux, mais moi j'avais choisi une autre forme, la non fiction, et ça se passait aujourd'hui. Ce que fait Marc Dugain est beaucoup plus difficile puisque ça se passe en 2068. 

N'empêche que pour moi, ça ne fonctionne pas parce que tout ce qu'il dit qui va se passer dans 40 ans, en fait c'est déjà là aujourd'hui. La disparition des oiseaux, Google qui connaît tout sur tout le monde, le GPS, la génétique... 

Avec Marc Dugain, j'ai un petit problème, aussi : formel. Je trouve que ce n'est pas écrit. C'est délibérément extra littéraire. Ce sont des phrases très lourdes et que finalement, il aurait pu intituler son livre Platitudes

Arnaud Viviant dit "bravo"

AV : Moi j'ai des plaisirs simples. Quand je lis dans un livre : 

Je voyais chez mes collègues transhumanistes la même volonté d'en finir tout simplement avec le peuple, mais personne n'en parlait librement. 

… Je trouve ça juste formidable. 

Ou quand je lis : 

La révolution numérique a conduit à peu de dictatures mais elle a vu éclore des démocraties autoritaires élus par des internautes manipulés sans conscience de l'être. 

… Je dis bravo. J'ai l'impression que ça décrit non pas le futur mais le présent. Ce n'est pas du tout un livre d'anticipation, c'est vraiment un livre qui critique la société dans laquelle nous vivons.

Ce livre me rappelle cet essai, Tout est accompli, de Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz : on est rentrés dans l'âge de la fin, où nous avons le sentiment de vivre dans la menace de notre destruction, pas simplement à cause du changement climatique, mais aussi du big data, mais aussi de l'obsession de Google d'en finir avec la mort - de faire mort à la mort… mais pour quel sens à la vie ?

Le livre est extrêmement drôle et un peu triste aussi.  

Olivia de Lamberterie a trouvé le livre passionnant (et ne s'y attendait pas)

OdL : Je déteste les romans d'anticipation, je ne comprends jamais rien. Je dois mobiliser absolument tous mes neurones et là, j'ai trouvé que c’était passionnant

Ce n'est pas un livre de styliste, c'est un livre qu'il a écrit très vite

Mais c'est un livre sur la collecte des données et comment elle va sauver le monde de manière économique puisqu'elle va permettre d'instaurer le fameux revenu universel, puisque vous allez pouvoir accepter de vous faire greffer des puces partout en échanges de vos données. A partir de ça, le hasard va être complètement aboli puisque la dame, par exemple, a fondé une société qui permet de trouver le(la) conjoint(e) qui vous est le plus assorti. Les couples vont perdurer. Votre santé va être révolutionnée puisqu'on va savoir de quoi vous avez besoin… À partir de là, elle imagine un homme immortel. Mais moi, j'y ai cru à fond ! Parce qu'en fait, à partir de vos données, on va pouvoir vous fabriquer une sorte de clone qui va vous remplacer. Et ça va pouvoir sauver la planète puisque ce clone n'aura plus de besoin : on abolit ainsi la consommation. 

Tout le livre, je me suis demandée comment il va pouvoir sortir de ce gourbi dans lequel il s'est mis et faire une fin acceptable... et il fait une fin géniale.

Michel Crépu a été profondément ému

MC : Il y a une chose qui m'a profondément ému dans ce livre (vraiment, je dis ça très sérieusement), c'est quand il évoque cette période, il y a longtemps, où il y avait l'écriture. Cette chose bizarre qui a disparu. Ça a duré 6000 ans à peu près, ça s'appelait l'écriture et la littérature. On n'a jamais trop bien su en quoi ça consistait… et puis c'est parti. 

Il arrive à donner ce sentiment à distance d'une telle étrangeté qui m'a aussi rappelé un des plus beaux poèmes que je connaisse de Jules Supervielle « le temps inoubliable où nous étions sur la Terre ». Ce livre donne - pas à toutes les pages, je suis d'accord avec Frédéric : il y a parfois une certaine lourdeur - une espèce d'émotion profonde, vertueuse (au bon sens du terme) et qui peut toucher le lecteur. 

Et ça, c'est fort.

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

7 min

"Transparence" de Marc Dugain : les critiques du "Masque & la Plume"

📖  Le roman de Marc Dugain est à retrouver chez Gallimard

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature

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