Après "Laëtitia", "En camping-car" et "Des hommes justes", l'historien Ivan Jablonka explore sa "garçonnité" dans les années 1970-1980, s’interrogeant sur les modèles masculins dominants comme frontières incertaines entre masculin et féminin. Un débat particulièrement tendu et animé au Masque & la Plume.

L'historien et écrivain Ivan Jablonka pour son nouveau livre "Un garçon comme vous et moi" chez Seuil
L'historien et écrivain Ivan Jablonka pour son nouveau livre "Un garçon comme vous et moi" chez Seuil © AFP / Mollona/ Leemage

Le livre présenté par Jérôme Garcin

"La masculinité n'a cessé pour moi d'être un problème". Une question en suspend dans le préambule de cette autobiographie de genre. Il remonte à sa naissance, en 1973, il décrit son enfance de petit homme dans une famille de babas cool et de naturistes ; l'école ; le lycée Buffon, les premières dragues ; la découverte des films pornos ; les films de Truffaut ; les chansons de Renaud ; l'entrée en terminale au lycée en 2004 ; le service militaire ; les débuts de l'enseignant qu'il est devenu, avec, toujours, le projet "de mettre à jour l'ensemble des points de contact entre nos structures personnelles et les structures sociales". C'est encore un livre où il est à la frontière de son métier d'historien et d'écrivain. 

Michel Crépu n'a pas du tout été convaincu

"Je n'ai pas été convaincu du tout pour une raison extrêmement simple : ce thème de la masculinité ou de "la garçonnité" ne dépasse pas, dans ce livre, le stade de l'approche sociologique. Et s'il y a bien un thème qui, à mon avis, ne peut pas se satisfaire d'être assigné à la case "sciences sociales ou sociologiques", c'est bien le thème de la masculinité. 

J'ai été sidéré à la lecture de ce livre de constater qu'il n'y a pas un seul exemple qui vienne de la littérature. On veut faire un livre sur le garçon mais on ne parle pas du Grand Meaulnes, mais enfin ça n'a pas de sens ! 

C'est très limité, c'est très court, c'est très sec, c'est très théorique... quelle horreur !

Il n'exprime pas vraiment de relation avec la littérature. Il n'a pas lu La lettre au père de Franz Kafka (1952), on le voit, ça s'entend."

Patricia Martin a pris beaucoup de plaisir et salue un livre qui fait du bien

"Le livre découle "Des hommes justes" (2019). En tant que nana, je dirais que je l'ai lu avec énormément de plaisir et que c'est un livre qui fait du bien

C'est une forme de dissidence assez douce.

Tout comme au lycée Buffon, il s'est senti très seul, d'abord parce qu'il était le seul juif de sa classe, et aussi parce qu'il était une sorte de garçon 'pas comme les autres' finalement et les filles sont partie prenante, parce que, dans la séduction, on attend un peu qu'un mec soit un peu le gars qui roule des mécaniques, etc. On ne se rend pas compte à quel point les petits mâles sont souvent élevés dans la compétition, voire même quelquefois dans la prédation, et que, même si un homme n'est pas comme cela, il ne se construit pas culturellement de cette façon-là, il en profite forcément à un moment ou à un autre, il profite d'être un homme. Voyez un homme tout seul au restaurant, ça ne choque pas, mais une femme toute seule au restaurant, on la colle au fond à côté des chiottes et on la sert quand on a le temps. Déguisez-vous en femme, vous verrez ce que ça donne.

On voit bien la difficulté pour lui de nager à contre-courant et on observe également les moqueries dont il a été l'objet, le sourire condescendant parfois de ses camarades… À 25 ans, il a quand même a voulu se suicider et ça a été, à mon avis, très difficile pour lui d'accepter un certain nombre de choses puis d'en construire d'autres à côté".

Arnaud Viviant regrette que "l'auteur n'ait aucun pouvoir d'écrivain littéraire"

"C'est extrêmement sec, même s'il y a quelque chose d'intéressant au départ, à savoir qu'on ne naît pas homme, on le devient (pour retourner la célèbre formule). 

Mais il invente le concept de "genration", soit le fait de devenir genré en fonction des générations. 

Quand je le lis, j'ai vraiment l'impression d'avoir dix ans de moins, que les choses se sont renversées. Mais c'est en même temps un livre de petit vieux.

Il y a, dans son analyse, un pur refoulé. Par exemple, à un moment, c'est son frère qui lui rappelle que son père lui donnait de super torgnoles, mais il n'en fait rien Jablonka, ce n'est que 10 pages plus loin qu'il avoue qu'il a fait une thérapie après une engueulade avec son père une fois devenu adulte. Cette figure de la violence du père dit quelque chose de la masculinité et de son désir d'avoir voulu faire son service militaire mais qu'il n'explore pas du tout. 

Tout ça n'est pas convaincant. Il n'y a absolument aucune réflexion autour de cette question du masculin.

Il ne fait qu'aller interviewer sa première petite amie à l'école primaire, mais cela n'a aucun intérêt…

Il n'a absolument aucun pouvoir d'écrivain, il écrit comme un professeur, il n'y a aucun élan poétique. Il peut réfléchir sur ce qu'il veut, ça ne donne rien en tant que littérature, ni même en tant que littérature de sciences sociales, surtout qu'il prétend vouloir renouveler la littérature et les sciences sociales. On est quand même loin de Claude Lévi-Strauss ou de Roland Barthes, pour n'en prendre ne serait-ce que deux qui ont peut-être réussi le pari du renouvellement".

Jean-Claude Raspiengeas est convaincu

"Le livre m'a convaincu, c'est un livre très beau, amusant, émouvant

C'est le livre d'une génération : Récré A2 ; top 50 ; génération porno et SIDA. C'est une très belle radiographie de cette génération-là.

Il n'en tire rien littérairement, très bien, sauf que vous (Michel et Arnaud) faites des impasses et écartez ce que vous ne voulez pas voir… Sur les torgnoles qu'il prend de la part de son père, c'est à partir de là qu'il dit qu'il est devenu un as de l'anxiété, un champion de l'obsession et que c'est même ce qui l'a handicapé dans la vie. 

La très belle évocation de son premier amour avec cette fameuse Chloé en CE2 va cristalliser l'ensemble. C'est une cristallisation amoureuse qui intervient à un âge dénué de sexualité, mais, pourtant le bonheur vient l'irradier, l'envahir. Il explique en deux pages comment cette émotion-là va ensuite dicter sa vie sexuelle. 

Vous (Arnaud et Pierre) vous foutez du monde. Vous avez décidé de vous le faire et vous le taillez menu sans faire attention…

Ce livre est intéressant parce qu'il n'est pas monolithique sur la masculinité. Ce qu'il explore même, ce sont les différentes expressions de cette masculinité-là. Il parle de toutes les ruses, de toutes les stratégies qu'il cherche à user pour essayer de l'adapter à sa personnalité, pour se détacher des modèles masculins dominants. Sauf que tout cela reste toujours lesté d'une histoire familiale, collective et du poids d'une éducation et de modèles envahissants". 

C'est aussi un cimetière intime son livre : c'est à la fois la biographie d'un disparu, le petit qu'il était, ce qu'il est devenu, mais aussi tous ceux qui ont traversé sa vie et qui sont morts

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Un garçon comme vous et moi" de Ivan Jablonka

Par Jérôme Garcin

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