Vanessa Springora était invitée au micro de Laure Adler à l'occasion de la publication de son livre "Le Consentement" qui fait beaucoup parler de lui. L’écrivaine y raconte sa relation sous emprise avec Gabriel Matzneff, un auteur âgé de 50 ans alors qu’elle en avait 14. Retrouvez ici des extraits de l'entretien.

Vanessa Springora, éditrice, réalisatrice et auteure de : "Le consentement" (Grasset). © JF Paga
Vanessa Springora, éditrice, réalisatrice et auteure de : "Le consentement" (Grasset). © JF Paga © JF Paga/Grasset

Il a été question dans l'émission du livre de Vanessa Springora mais aussi, beaucoup, de littérature. Extrait du Consentement

Depuis tant d'années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu'au jour où la solution se présente enfin là, sous mes yeux, comme une évidence. Prendre le chasseur à son propre piège. L'enfermer dans un livre. 

Après avoir rappelé pourquoi Laure Adler a beaucoup apprécié le livre ("pour d'autres raisons que celles dont on parle beaucoup. Je l'ai aimé pour le rythme et la densité de l'écriture, et la loyauté avec laquelle vous avez considéré les mots"), la présentatrice et l’écrivaine ont évoqué l’amour des livres en tant qu’objet, les contes de Perrault, le prince charmant, et l’arrivée dans sa vie d'une personne qui "l’a sauvée d’un long coma" dans lequel elle était plongée depuis son adolescence.

Une lente renaissance

LAURE ADLER : Combien de temps êtes-vous resté anesthésiée ?

VANESSA SPRINGORA : Mon réveil s’est fait par paliers. Ce qui m’a aidé, ce sont les livres. Ce sont de très bons médicaments. Et puis, il y a eu des rencontres avec des thérapeutes, des amis, et tout un petit cercle d'adultes autour de moi. Ils ont réparé un peu le rapport de défiance que je pouvais avoir vis-à-vis de l'autre en général. 

Vous vous souvenez du livre de Gustave Flaubert, "Madame Bovary".  Si elle croit à l'amour, c'est parce qu'elle l'a lu dans les livres. Emma Bovary a été complètement piégée par l'idéalisation de l'idée de l'amour. Et c'est son père qui "la vend"...

C'est vrai. Je cite d'ailleurs dans mon livre cette définition du consentement. Pendant longtemps, il était donné par les parents et c'était le consentement au mariage. On offrait les filles à leurs maris pour la dot, et elles passaient d'un homme à l'autre : du père au futur époux. Mais j'ai échappé au destin tragique de Madame Bovary et c'est ce qui me réjouit aujourd'hui. Ce qui est terrible pour elle, c'est de ne pas avoir pris la plume parce que c'était finalement une jeune femme très littéraire. Et si elle avait été capable de prendre la plume à son tour, elle aurait peut-être échappé au suicide." 

Elle voulait croire que les histoires d'amour en dehors du mariage allaient pouvoir lui apporter satisfaction. Et là aussi, on peut penser à votre propre histoire. Cette idée de l'amour que vous aviez à l'intérieur de vous au moment où la première relation a existé avec cet homme que j'appellerai G. Vous y avez cru à cette idée de l'amour ? 

Je pense que j'y ai cru vraiment complètement corps et âme, parce que j'étais d'abord très imprégnée par des lectures un peu précoces. Je lisais beaucoup de romans liés à la passion. J'avais lu Madame Bovary, mais j'avais lu également Belle du Seigneur, par exemple. C'est un roman qui m'avait beaucoup marquée, lu un petit peu trop tôt. J'étais très attiré par la dévoration de la passion. J'avais retenu de l'amour que c'était quelque chose qui vous dévore jusqu'à vous tuer.

J'avais été confrontée à une littérature souvent tragique qui présentait l'amour sous un jour un peu sombre. Ce qui fait que peut-être au moment de cette rencontre, je pensais que le principe même de l'amour était supérieur aux sacrifices qu'on peut faire de soi.

Le récit très écrit de son histoire

Comment avez-vous trouvé les mots pour le dire ? Comment cette précision, cette rigueur, cette chair des mots vous est-elle venue ? 

C’est très difficile de répondre à cette question. Je pense que c'est aussi une élaboration qui remonte à longtemps. C'est un livre que je porte depuis plus de trente ans en moi. J'ai toujours eu envie d'écrire. J'étais détourné de l'écriture parce que j'avais été prisonnière des livres du personnage que je décris dans mon livre. J'étais même dégoûté des livres, de la littérature pendant pas mal d'années.

Vous voulez dire que pour vous, à cette période-là, c'était lui qui pouvait écrire, mais pas vous ? 

Oui, comme s'il m'avait vampirisée. C'est comme s'il m'avait raptée et qu’il avait rendu tabou pour moi le fait de d’écrire. De toute façon, pendant toute la période où je l'ai fréquenté, l'écrivain, c'était lui. Il n'y a pas de doute, il n'y avait pas de place pour quelqu'un d'autre qui écrive à côté de lui. Il n’a pas incité chez moi l'écriture, bien qu'il soit écrivain. Mais moi, j'avais ce désir très profond d'écrire, très ancien, qui remonte peut-être d'ailleurs au moment où j'ai appris à lire et à écrire. Et j'ai attendu trente ans pour y arriver, peut-être que cette précision dont vous parlez, elle vient de là. Elle vient d'une maturation très lente, très longue. 

J'ai aussi attendu d'être capable d'avoir cette distance pour ne pas faire un livre qui relève simplement du cri ou de l'interjection, de la colère… Et pour arriver, peut-être, à avoir cet apaisement que j'espère transmettre aussi par les mots avec ce livre, puisque je crois l'avoir écrit à un moment où j'étais déjà libérée de cette histoire.

Une époque qui a mélangé libération sexuelle légitime, et intérêts pathologiques de certains

Votre histoire est-elle celle d'une époque ? 

J'ai grandi face à des adultes qui avaient 18 ans en Mai-1968. Ils avaient eu une éducation extrêmement corsetée, souvent religieuse, où toutes les questions qui tenaient au corps et à la sexualité étaient complètement taboues. Tout cela a volé en éclats avec les années 1970 et la libération sexuelle. Avec ses aspects positifs. Mais c'est vrai qu'on a sacrifié des enfants et des adolescents. Des personnages sinistres, qui portaient une cause, la pédophilie, ont même fait circuler des pétitions pour libérer les relations sexuelles avec les enfants. Ces pétitions émanaient d'intellectuels organisés et très actifs qui savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Ils ont profité de cette période de libération pour s'infiltrer dans la brèche et porter leur propagande au grand public. Mais ils ne servaient que leurs propres intérêts à eux égoïstes et pathologiques.

On parle  d'un milieu littéraire très corporatiste et qui défend des individus peu recommandables. Une sorte d'élites qui pratique l'entre-soi et l'art du silence, et qui s'encanaille avec les récits d'un monsieur les émoustillant un peu. 

Oui, c'est vrai, il y avait cette dimension. Tout ce qui était transgressif ou subversif était intéressant pour ce milieu littéraire qui cherchait toujours à repousser les limites.  Donc, il y a eu cet aveuglement, cette dérive de croire que la pédophilie pouvait faire partie des limites qu'on pouvait repousser. Mais d'un autre côté, le droit était déjà identique à ce qu'il est aujourd'hui : la pédophilie n'est pas une question de morale, mais de loi. La pédophilie était déjà proscrite à l'époque. Mais quand il s'agissait d'artistes, en l'occurrence d'écrivains, c'étaient des personnes qui étaient placées, au-dessus des lois.

Aviez-vous l'impression, que vous étiez sujet et pas seulement objet du désir de ce monsieur ? 

J'ai compris assez vite que mon rôle était réduit à celui d'un objet de plaisir. Et c'est pour ça d'ailleurs que je dis que j'étais presque comme une geisha. Il y avait quelque chose comme cela qui s'est mis en place dans mon comportement.  J'avais compris que j'étais là pour satisfaire ses désirs et j'avais très envie d'être aimée. J'ai exécuté tous les gestes auxquels il m'a initié de façon, à la fois mécanique et dissociée, mais dans le désir de lui plaire. Et je crois que je n'ai jamais été un sujet dans cette histoire. Et à tel point que je raconte aussi que même mes dissertations, mes rédactions, il les écrivait. Il m'a même dépossédée de ça : de pouvoir écrire mes propres rédactions. Il fallait que ce soit lui l'auteur de tout.

Et c'est parce qu'il vous a trompé que vous avez arrêté de tomber amoureuse de lui ? 

Non, ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. C'est vraiment parce que j'ai découvert ses livres les plus « sulfureux », si on peut employer ce terme un peu galvaudé. Il m'avait vraiment interdit de les lire alors qu'ils trônaient dans sa bibliothèque. A l'occasion de l’un de ses voyages, j'ai commencé à lire ces livres et là, je suis tombé sur des passages absolument révoltants qui m'ont fait prendre conscience du caractère systématique, obsessionnel, boulimique, de son intérêt pour les très jeunes filles. J’ai aussi lu le fait qu'il recourait à la prostitution infantile et notamment dans ses pages sur Manille qui sont absolument insoutenables. 

Et là, ça a été un vertige terrible pour moi parce que j'ai compris pourquoi il y avait autant de jeunes filles qui venaient frapper à sa porte en pleurant. J'ai vu que je n'étais pas la seule, mais surtout que je faisais partie d'une pratique pathologique et compulsive chez lui. J'ai eu une identification très forte à ces jeunes enfants philippins et j'ai commencé à lui demander des comptes. A ce moment-là, notre relation a basculé dans quelque chose de très conflictuel et très violent parce qu'évidemment, il n'avait pas de réponses à ça. 

Les conséquences de son livre 

Comment réagissez-vous à cette cascade de conséquences et à cette médiatisation à outrance que provoque la publication de votre texte ? 

Je suis complètement abasourdie, je ne m'y attendais pas du tout. J'ai tellement été habituée depuis trente ans à ce qu'il y ait justement ce silence, cette forme de complaisance, d'hypocrisie et d'omerta. On connaissait cette dimension-là de cet homme, mais elle était toujours tue, mise sous le tapis. Et on mettait en avant une autre partie de son œuvre. Je suis très étonné qu'un simple livre, le mien, ait pu déclencher une telle déflagration avec des réactions en chaîne. Cela prouve qu'on a complètement changé d'époque. 

Peut-être fallait-il qu'il y ait une victime, une personne qui parle d'un autre point de vue, du point de vue adverse, pour que la vision qu'on avait de lui change, mais je suis très étonnée parce qu'il n'y a aucune révélation dans mon livre. Tout ce que je raconte, c'est simplement mon point de vue, mais tout était à disposition dans ses livres depuis des années. Je ne révèle rien qui n'ait été connu déjà de ses éditeurs, de ses lecteurs et des journalistes de tout l'ensemble du milieu littéraire."

Références

🎧 ECOUTER | L'Heure bleue avec Vanessa Springora

📖 LIRE - Le Consentement de Vanessa Springora est paru chez Grasset

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