L'auteur de "Je m'en vais", prix Goncourt 1999, signe son dix-huitième livre dans lequel il place son lecteur aux côtés d'un antihéros, Gérard Fulmard qui, dès lors qu'il s'improvise enquêteur, est pris dans une pente tragique. Un roman noir plein d'humour qui a profondément séduit les critiques du Masque.

L'écrivain Jean Echenoz, mars 2017
L'écrivain Jean Echenoz, mars 2017 © Maxppp / ALEJANDRO GARCÍA /(EPA) EFE / Newscom

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Voici un polar dont l’anti-héros et narrateur, Gérard Fulmard, est un ancien steward, qui a été licencié pour faute. Il décide d’ouvrir, à son domicile de la rue Erlanger, Paris 16e, un Cabinet Fulmard Assistance dont la compétence englobe tout, de la plomberie à la comptabilité. Faute de clients, il devient l’homme de main d’un parti politique, la FPI (Fédération populaire indépendante) qui ressemble à un petit parti extrémiste plutôt à droite. Pour sa première mission, on lui donne une enveloppe de 3000 euros et un pistolet d'alarme à gaz modifié. Mission qu'il juge "aussi divertissante qu'un pique-nique en station d'épuration ou un week-end sur un champ d'épandage. 

C'est remarquablement écrit. Chaque mouvement est un bijou ! 

Nelly Kapriélian adore car c'est, pour elle, la "déconnade absolue et Echenoz devient un vrai punk"

NK : "C'est vachement intéressant ce qu'il devient Echenoz. C'est totalement imprévisible, il adore les vies et j'adore ce titre qui fait référence aux vies des saints, des saintes, à une vie de Maupassant. Là, c'est la déconnade absolue, il ajoute le nom de Gérard Fulmard, ce qui est quand même très très rigolo, très kitsch

Je suis très intéressée parce que moi, j'avais adoré Ravel, j'avais adoré sa trilogie "Des éclairs", "Ravel" et "Courir" et, là, on sent qu'en vieillissant lui-aussi - c'est une thématique - il devient totalement punk

Il n'en a plus rien à faire, il a juste envie de se marrer.

Je trouve que le livre, finalement, trace une espèce de leçon de vie qui fait qu'on ne contrôle rien dans la vie. On croit contrôler mais on ne contrôle rien. On se prend des boulons géants sur la tête quand on va au supermarché ; on se prend Mike Brant qui se suicide sur nous et je trouve que c'est complètement politique mais la politique n'est pas vraiment à prendre au sérieux : ils sont tous plus absurdes les uns que les autres ; l'argent et avoir une position sociale dans la vie, c'est pareil c'est grotesque

Il dynamite absolument tout et à 70 ans, il est un vrai punk. 

Ce qu'il respecte assez, ce sont les codes d'une écriture minuit à fond la caisse". 

Arnaud Viviant salue une écriture romanesque et comique exemplaire 

AV : "Il y a une référence évidente à Jean-Patrick Manchette et au personnage Eugène Tarpon qui devient détective exactement comme Fulmard, à la différence que Tarpon est à la fois très mélancolique et très intelligent, ce qui n'est pas du tout le cas de Fulmard. Et c'est ça le point déterminant de Fulmard, ce grand personnage d'idiot, qui est très difficile à faire mais qui est parfaitement réussi ! 

Il y a en permanence un dépassement du projet : on pense que ça va être l'histoire de Fulmard, mais finalement, ça devient l'histoire d'une rue, c'est le projet caché, et avec une technique romanesque absolue

Il se dit qu'il peux tout faire ! 

Contrairement à tant d'autres livres, il y a là une telle écriture romanesque qu'on ne s'imagine pas que ça va devenir une série sur Netflix. 

Il n'y a rien qui soit possible à adapter, on est dans une littérature pure qui ne renvoie qu'à elle-même : décrire une moustache à partir des catégories kantiennes, il y a là une espèce de funambulisme absolu ! Quand Mike Brant vient débouler dans cette histoire, on n'en revient pas, il y a une espèce de coupure soudaine qui traduit un projet absolument merveilleux

Le lecteur est totalement désorienté dans cette histoire jusqu'à la fin ! 

Ajoutez à cela l'idée que ce parti politique fait un peu penser au rassemblement national, avec des liens assez évidents. C'est une manière de se moquer. 

Je ne pense pas qu'il soit devenu punk mais il est de plus en plus exigeant dans sa capacité à étonner et à faire rire ! 

Il a retrouvé sa veine comique qu'il avait abandonnée avec des descriptions absolument magnifiques. Depuis deux romans, il est revenu au comique, celui des grandes blondes, de ses premiers polars chez Minuit". 

Olivia de Lamberterie est enchantée par la langue et les phrases formulées dans le récit 

OL : "C'est la langue qui est géniale parce que ces gens, on s'en fout complètement. La phrase pour décrire Gérard est géniale : "Je ressemble à n'importe qui en moins bien".

Gérard reçoit son premier client et son Bic ne marche pas. Il a donc la personne en face de lui dont la femme a disparu, il essaie de prendre un air pénétré du gars qui n'a pas besoin de prendre de notes pour comprendre. La scène est vraiment géniale

Après il y a aussi cette phrase qui m'a enchantée : "La moustache de Franck Terrail ne relève pas de l’acère torique, mais de la peau dyptique". Et puis, il y a la narration où, tout d'un coup, on est dans une voiture, en plein trajet, on doit partir du front de Seine pour aller à Rueil-Malmaison. Et il vous dit tout simplement "écoutez le trajet n'est pas très intéressant donc je vais en profiter pour vous tirer le portrait de madame"

Et puis, il y a des phrases très poétiques. Il y a une héroïne qui est très sûre d'elle-même et dominatrice, mais elle a le vertige et elle dit "elle envie ses nuages de ne pas être sensible au vertige et après, le narrateur rajoute toujours son grain de sel, mais après tout, qu'est-ce que j'en sais ? Peut-être que les nuages, ils ont le vertige".

Pour Jean-Claude Raspiengeas, c'est un bonheur à chaque phrase, toutes pleines de références

J-C.R : "C'est absolument formidable à toutes les phrases ! On fait assaut de citations ou de références, et moi par exemple, je me suis dis qu'il faisait là son Patrick Modiano quand il traverse Paris, notamment la rue Erlanger ou encore la description en une demi-page de la porte de Bercy, il y a du François Truffaut, il y a du Quentin Tarantino avec les deux gardes du corps vietnamiens. 

À certains moments, le fameux Gérard Fulmard, ça me faisait penser à un épisode des Bronzés avec Jean-Claude Dusse, mais qui ferait cavalier seul. Il y a du OSS 117, quand on est dans les bunkers hyper surveillés de la villa Montmorency au fond du 16e arrondissement où tout est hyper surveillé, ça y ressemble. 

Et surtout, dans les réflexions qu'il a et dans ce qu'il décrit, il y a un côté SAS, dans le mode exécutoire

Tout est comme ça, plein de références et c'est un bonheur à chaque phrase. 

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Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

9 min

"Vie de Gérard Fulmard", de Jean Echenoz : les critiques du Masque et la Plume

📖 LIRE - "Vie de Gérard Fulmard", de Jean Echenoz (Éditions de Minuit) 

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