Après ses deux premiers romans "L'Inceste" (1999) et "Une semaine de vacances" (2012), Christine Angot signe un troisième récit sur les épisodes de viols subis par son père. Les critiques du Masque & la Plume saluent "un très grand livre" qui signe tout autant "le miroir de toute son œuvre" que "son talent d'écrivain".

"Voyage dans l'est", le tout nouveau roman de Christine Angot a fait l'unanimité chez le Masque & la Plume
"Voyage dans l'est", le tout nouveau roman de Christine Angot a fait l'unanimité chez le Masque & la Plume © Getty / Frederic SOULOY / Contributeur

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

"Le nouveau roman de Christine Angot revient sur le drame qu'elle a vécu adolescente et qu'elle a déjà traité plusieurs fois : l'inceste, mais jamais avec une telle netteté. 

Elle raconte comment son père, un bourgeois qui avait refait sa vie après avoir couché avec une femme qui n'était pas son genre, la mère de Christine Angot, a abusé d'elle, entre ses 13 et 16 ans. Elle raconte surtout comment elle a longtemps cédé à cet homme dont l'emprise était si forte qu'elle a attendu d'avoir 28 ans pour décider de ne plus jamais le voir. Un père aujourd'hui décédé qui a poussé sa fille, sa victime, à tout raconter dans un livre : "Tu devrais écrire sur ce que tu as vécu avec moi. C'est intéressant. C'est une expérience que tout le monde ne vit pas". C'est assez glaçant. Depuis le début, l'inceste qu'elle a subi de son père lui a été presque commandé pour la littérature par le même bourreau". 

Pour Nelly Kaprièlan c'est "l'évènement de la rentrée" et "le miroir de toute son œuvre"

NK : "On voit qu'on a affaire à un grand mégalomaniaque. Je pense qu'au départ, il ne se doute absolument pas qu'elle va écrire ces livres. 

Ce qui est très beau, c'est qu'on assiste au moment où Christine Angot devient Christine Angot.

Elle décroche son téléphone, elle a son père au téléphone, elle l'envoie balader et lui dit 'non'. C'est passionnant. C'est ce qui en fait, à mon sens, un très grand livre, voire l'événement de la rentrée, où tout réside dans cette puissance qu'elle montre en refouillant à nouveau l'inceste : elle va beaucoup plus loin que la simple question de la manière dont un agresseur établit une emprise sur la victime. Mais comment une jeune fille n'arrive jamais à dire 'non' alors qu'elle ne veut pas. Elle montre comment tout son entourage n'intervient pas parce que justement quasiment tout le monde savait. La mère n'appelle pas la police, elle croise sa mère au Salon du livre avec son père, alors qu'elle est au courant de ce qui s'est passé. La mère est avec son compagnon, elle ne s'alerte pas. Christine Angot en parle à sa demi-sœur. La femme de son père est au courant. Mais personne n'intervient. 

C'est un livre miroir de toute son œuvre. Seule l'écriture a changé.

C'est un livre sur la collaboration, sur la soumission ;  comment faire face à quelqu'un qui a un semblant d'autorité en tant que prof de fac, a un côté très dominant ? Comment tout le monde va s'écraser. Comment personne n'intervient. Comment on a peur du scandale. Comment on a peur de la scène. Comment on regarde ailleurs et on laisse la victime se dépatouiller avec son agresseur. C'est la fameuse scène de Claude, son mari, qui est sous sa chambre. Ils font chambre à part et il entend le lit grincer alors qu'il sait très bien que le père a abusé de la fille dans le passé, qu'elle est seule avec son père, que, probablement, ils recouchent ensemble et se dit que maintenant elle a 20 ans, qu'elle se débrouille toute seule, qu'elle doit le vouloir, mais qu'il n'intervient pas. 

Il y a des dialogues hallucinants. Elle cultive un vrai art du dialogue.

Frédéric Beigbeder salue cette fois "une ambition littéraire authentique et prodigieuse"

FB : "Ce n'est pas un secret, je n'aimais pas tellement les versions précédentes de ce traumatisme. Je la trouvais trop répétitive. Quelque chose n'allait pas. 

Le style a complètement changé. C'est d'une sobriété telle qu'elle rend le livre extrêmement implacable, très violent.

Les 100 premières pages sont parfaites. 

Là, on est dans une ambition littéraire authentique. Ce n'est pas un témoignage, c'est vraiment de la littérature. C'est un art du souvenir, il y a des moments où c'est flou, des moments dont elle ne se souvient pas. Et puis, juste après, elle décrit en détail de la chambre, la couleur de la veste de son père… 

Elle écrit comme un photographe qui fait le point. De temps en temps, c'est flou. De temps en temps, c'est net et c'est prodigieux

Je suis très heureux que Christine Angot ait enfin réussi à raconter cette histoire". 

Olivia de Lamberterie salue "un très grand livre, aussi sidérant, glaçant, qu'extraordinaire"

OL : "J'ai relu "L'inceste" (1999), qui était enragé de colère, très fiévreux. D'ailleurs, je me suis interrogée quant au retentissement de ce livre dans une société qui, à l'époque, n'était pas prête à entendre ce qu'elle disait. 

Elle pose une vraie question aussi sur le statut de la victime. Peut-être que Christine Angot n'était pas une victime plaisante. Comme si, d'ailleurs, il faudrait que les victimes soient, en plus de ce qu'elles ont subi, plaisantes… 

Ce livre est le contraire de "L'inceste" dans la forme.

Je trouve que ça fait penser aux reconstitutions d'une scène de crime avec les détails, les descriptions de l'hôtel où ça s'est passé. Ce qui est sidérant, c'est de découvrir les stratégies de survie d'une petite fille pour continuer à aller à l'école, à respirer, à avoir des amis et puis, plus tard, à faire des études. Elle sort de sa classe de cinquième à une époque où on était beaucoup plus enfant qu'on ne l'est aujourd'hui. Tous les parents savent aujourd'hui qu'une petite fille qui rentre en quatrième, c'est une préadolescente. 

Ses stratégies de survie, quelles sont-elles ? Soit se taire, parce que les mots ne sortent pas et que, en plus, se taire, c'est faire comme si ça n'existait pas. Si elle le raconte, ça veut dire qu'elle donne vie, par ses mots, à quelque chose d'insupportable. 

J'ai l'impression que toute son enfance a été de refuser constamment un réel insupportable, quand, aujourd'hui, l'enjeu littéraire, est de mettre des mots sur quelque chose qu'elle a profondément dénié.

Et puis, il y a la dimension sociale qui vient s'ajouter. C'est l'histoire d'une petite fille qui voulait avoir des rapports normaux avec son père et qui est reléguée à une enfant de seconde zone". 

C'est un livre sidérant, glaçant, extraordinaire.

Pour Arnaud Viviant, "ce livre redonne toute sa vérité au talent d'écrivain de Christine Angot"

AV : "Ce n'est pas Christine Angot qui a changé. Elle n'a absolument pas changé de style. Elle écrit toujours comme elle a toujours écrit. Ce qui est différent aujourd'hui avec ce livre, c'est qu'il montre au contraire que c'est nous qui avons changé, la société a changé, surtout avec le livre de Camille Kouchner. 

Si l'inceste est un thème littéraire aussi important, c'est que c'est là où il faut trouver les mots pour dire les choses. C'est ce qui fait la particularité de l'inceste. L'affaire Camille Kouchner nous a montré une chose : ce sont des gens (comme l'est le père de Christine Angot) sur-éduqués qui pratiquent l'inceste. 

Il faut voir que, depuis "L'inceste" (1999), depuis plus de 20 ans, Christine Angot, parmi tous les écrivains contemporains, est celle qui a subi le plus grand mépris de la critique littéraire

Ce livre n'aura pas du tout le même accueil que les autres car la société n'est plus la même.

Je me souviens de critiques littéraires qui disaient même qu'elle avait inventé cet inceste, puisqu'elle fait de l'autofiction. 

Il y a vraiment un rétablissement de la vérité de l'inceste, mais aussi de la réalité du talent d'écrivain de Christine Angot.

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Entretien 

À l'occasion de la sortie de son nouveau livre "Le voyage dans l'Est" (Flammarion), Christine Angot était l'invitée du 7h50 au micro de Léa Salamé. Retrouvez ici l'intégralité de son entretien.

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Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

11 min

"Le Voyage dans l’Est" de Christine Angot

Par Jérôme Garcin

📖  LIRE - Christine Angot : "Voyage dans l'est" (Flammarion)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

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