Frédéric Beigbeder est très admiratif, Michel Crépu bénit ce livre d'exister, Olivia de Lamberterie s'exclame dans un élan d'enthousiasme : "Je pense que Bret Easton Ellis, c'est moi !"… Reste Arnaud Viviant, qui est plus réservé - et qui pense qu'"il y a un petit problème d'intelligence chez Bret Easton Ellis" !

L'écrivain américain Bret Easton Ellis. On lui doit notamment "American Psycho", "Moins que zéro", "Glamorama" ...
L'écrivain américain Bret Easton Ellis. On lui doit notamment "American Psycho", "Moins que zéro", "Glamorama" ... © AFP / LEONARDO CENDAMO / Leemage

Le livre présenté par Jérôme Garcin

C’est l’événement de la saison : la sortie, dix ans après Suite(s) impériale(s) d’un nouveau livre de Bret Easton Ellis. Ce n’est pas un roman, mais un essai contre le politiquement correct et les réseaux sociaux. Un livre qui fait scandale aux Etats-Unis - j'ai lu des papiers assassins : la presse reproche notamment à Bret Easton Ellis de vouloir normaliser Donald Trump, de se moquer du mouvement #metoo, bref d'avoir, pour certains journaux américains, viré facho.

Dans ce livre, l’auteur d’American Psycho et de Glamorama, âgé de 55 ans, dit avoir fait son éducation grâce aux films d’horreur et à La Fièvre du samedi soir, rend un hommage appuyé à Joan Didion, égratigne la communauté gay, dit pis que pendre de la réalisatrice Kathryn Bigelow "surestimée parce que femme", dénonce "la victimisation érigée en art", vomit le monde contemporain, qu’il appelle le "post-empire", et les "millennials", nés après l’an 2000, et qui ne seraient que des donneurs de leçons...

Frédéric Beigbeder a beaucoup aimé

FB : Je suis très admiratif de ce livre parce que, pour moi, c'est sa fêlure. Vous savez qu'en 1936, Scott Fitzgerald a publié ses trois articles dans Esquire où il essayait de donner le mode d’emploi de son désarroi et d'analyser la douleur du succès - ce livre, White, c'est exactement la même démarche. Bret Easton Ellis analyse les dégâts et dommages collatéraux des succès de Moins que zéro ou American Psycho, il montre comment il les a écrit et à travers quoi il est passé : il a été menacé de mort de nombreuses fois, assassiné par la critique, mais surtout, chaque fois qu'il a écrit des livres (qui étaient très provocateurs, donc des livres utiles, des livres de littérature qui dérangeaient) absolument personne ne le défendait ! C'est ça qui est assez incroyable. 

Le livre raconte aussi son enfance à Los Angeles. C'est peut être ce que je préfère. Entouré de gens plus riches, avec un père absent, avec cette culture d'autodidacte qu'il s'est faite seul en allant au cinéma dans des grandes salles voir Phantom of the Paradise ou American Gigolo. Tout ça, c'est la première fois qu'il en parle

Au fond, on ne savait pas qui était Bret Easton Ellis, on le confondait avec ses personnages, qui lui ressemblaient peut être, mais c’est la première fois qu'il fait cet exercice de mise à nu. 

C'est difficile de ne pas être d'accord avec cette défense de la liberté d'expression mise à mal par les réseaux sociaux où tout le monde juge tout le monde et où, dès que quelqu'un hausse le ton, il est stigmatisé. 

Autre chose qui m'a beaucoup plu, c'est quand même la forme : il faut le dire, ce que je préfère chez Ellis, ce n'est pas tellement ce qu'il raconte mais la manière dont il le dit, qui est toujours laconique, drôle, et comme il le définit lui-même, du "nihilisme rutilant".

Michel Crépu trouve Bret Easton Ellis "cool"

Je bénis ce livre d'exister

White, c'est le double blanc des Beatles. Je compare volontiers avec cela parce qu'il y a la possibilité de faire exister ensemble des formes qui sont très différentes. Ce que défend ce livre, sans employer l’attirail de la défense et de la polémique, c'est un point de vue tout simplement civilisé, honorable, raisonnable. C'est l'anti-American Psycho, l'anti-Glamorama. C'est la "face montaignesque" de la littérature américaine. Je trouve ça extraordinaire.

Bret Easton Ellis est un déclencheur d'hystérie, ça c'est certain, mais lui est très calme, très raisonnable, très beau, très cool. 

Olivia de Lamberterie est enthousiaste

J'aime beaucoup ce livre. 

Je pense que Bret Easton Ellis, c'est moi. 

C'est un livre sur la conception de l'existence de Bret Easton Ellis, qui considère que vivre, c'est avoir son lot de souffrance, de transgression de lutte contre les tabous, et expérimenter la sexualité - qui n'est jamais une affaire de Bisounours. À partir de ce principe de vie, Bret Easton Ellis explique que la société numérique a créé une société dans laquelle tout le monde veut avoir des likes donc chacun se montre sous un jour de Bisounours, de licorne, de bien-pensance, et que dans ce monde-là il est absolument impossible d'avoir une opinion divergente de la masse. 

Il dit qu'on a absolument le droit d’être contre la politique de Trump mais quand Barbra Streisand dit "je grossis à cause de Trump", quand tout le monde commence à être hystérique, Bret Easton Ellis dit que ce sont comme des enfants qui, lorsqu'ils ont perdu une course en sac, disent "ah, il faut recommencer la course, on va changer les règles pour que je gagne". Il y a quelque chose de ça dans l'hystérie générée par l'élection de Trump. Si vous parlez à un dîner avec des amis qui disent qu'ils ont voté Trump, si vous dites ça à des amis anti-Trump, on ne vous parle plus ! Aujourd'hui, il y a une assimilation de l'identité et des opinions.

Il y a beaucoup de justesse - et aussi de provocation - dans ce livre. Si vous n'avez pas une opinion qui ressemble à celle de tout le monde, vous êtes taxé de raciste ou de misogyne. C'est aussi vrai.

Arnaud Viviant est plus réservé dans sa critique

Je ne pense pas que Bret Easton Ellis soit un très grand penseur.

On s'en aperçoit quand même souvent en lisant ce livre, à mon avis, dans la réflexion sur cette question de la liberté d'expression mais pas simplement... Par exemple, il dit à un moment : "À quoi peut bien servir le fait de nier la couleur d'une chose ?" On voit bien que là, le mot "chose" est un euphémisme pour "personne". Il ne s'agit pas de nier la couleur d'une personne, il s'agit d'en arracher les stéréotypes qui y sont attachés depuis des millénaires ! 

Il y a, je pense, un petit problème d'intelligence chez Bret Easton Ellis.

Outre le fait qu'il s'intéresse à des choses qui me semblent, à moi, particulièrement sans intérêt (lorsqu'il dissèque Kanye West dans une émission américaine…), je me suis aperçu combien j'étais un critique de la génération de Bret Easton Ellis : un des premiers livres qu'on a dû chroniquer dans notre vie professionnelle c'est Moins que zéro, et puis ensuite le choc American Psycho. C'est intéressant d'ailleurs de noter que Bret Easton Ellis ne parle pas du tout de Glamorama, c'est comme s'il n'avait jamais écrit ce livre. Il est vraiment sur American Psycho. Pourquoi ? Parce qu'il a eu une vision, puisque l'idole de Patrick Bateman [le héros d'American Psycho], c'est Donald Trump. 

Je suis d'accord avec Frédéric : ce que je préfère chez lui c'est sa manière d'écrire. Ce n'est pas tellement sa pensée, parce qu'encore une fois, je suis assez souvent contre, il ne comprend pas que le narcissisme dont il parle énormément , c'est la conjugaison de tous ces narcissismes - et rien que le fait d'employer le mot au pluriel montre bien déjà qu'il y a un problème. Tous ces narcissismes empêchent la liberté d'expression. C'est ça, la réalité. Lui même est rentré dans ce narcissisme : il a été l'un des premiers à utiliser Twitter comme outil de communication, il en a beaucoup joué. Au moment où il ne produisait plus de textes, il était encore présent en tant qu'écrivain.

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

11 min

"White" de Bret Easton Ellis : les critiques du "Masque & la Plume"

📖  Le roman de Bret Easton Ellis est à retrouver chez Robert Laffont, traduit par Pierre Guglielmina

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature

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