Pour sa 44e édition, le festival international de bande dessinée d'Angoulême rend hommage à Will Eisner. En 1940, il avait créé le Spirit, un héros masqué atypique et drôle.

"The Spirit" de Will Eisner était exposé à Barcelone en 2015. En janvier 2017, le festival international de bande dessinée d'Angoulême rend à son tour hommage au génie des comics books américain
"The Spirit" de Will Eisner était exposé à Barcelone en 2015. En janvier 2017, le festival international de bande dessinée d'Angoulême rend à son tour hommage au génie des comics books américain © Maxppp / Marta Perez

Jean-Pierre Dionnet, l'éditeur français de Will Eisner, raconte au micro d'Anne Douhaire la création - et le succès - de la série de comics booksLe Spirit.

La création du Spirit

Jean-Pierre Dionnet : Eisner a eu de la chance. Il y avait déjà Superman qui marchait bien. Un jour, un type est venu le voir en lui disant : il y a pas mal de journaux qui aimeraient avoir un petit supplément de la taille d’un comic book. Eisner a répondu :

Les supers héros ne m’intéressent pas. Mais si ça vous suffit que mon super héros porte un masque, et si vous me cédez les droits à vie, ça me va.

Cette clause n’existait pas alors, et n’existe toujours pas d’ailleurs dans les contrats d’auteurs. Will Eisner était un homme d’affaires redoutable.

Et c’est comme ça qu’il a créé Le Spirit, une série qui hésite entre l’humour, le polar, la parodie, le fantastique, l’étrange, et l’onirique.

L'art de Will Eisner fait l'objet d'une exposition à Angoulême
L'art de Will Eisner fait l'objet d'une exposition à Angoulême © Maxppp / Marta Pérez

C’est une histoire en sept pages avec une attaque incroyable : toutes les lettres de "Spirit" sont comme des morceaux de journaux arrachés qui tombent d’un pont dans l’eau… C’est ce qu’il appelle un « splash page » comme on dit pour les comics books: un début très spectaculaire.

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Le Spirit, un super héros ?

Jean-Pierre Dionnet : C’est un gars qui a un masque sur la figure, un chapeau et que personne ne prend au sérieux : c’est moyen comme super héros ! D’ailleurs, il se prend parfois des roustes monumentales.

En revanche, il a des affaires de cœur un peu plus complexes, et intéressantes que celles de Superman et de Batman. Son histoire d’amour avec la fille du commissaire Dolan dure tout le temps que durera Le Spirit sans jamais aboutir vraiment. Ils se tournent autour, mais ça n’aboutit pas vraiment, comme dans une comédie américaine des années 1930 / 1940. Un peu comme Katherine Hepburn qui essaye de séduire Gary Grant qui est encore un bêta.

Ellen, la fille du commissaire Dolan, et Spirit (aka "Denny Colt" sans le masque)
Ellen, la fille du commissaire Dolan, et Spirit (aka "Denny Colt" sans le masque) © Will Eisner Studios Inc

Gerhard Shnoble, la BD dont Will Eisner était le plus fier

Jean-Pierre Dionnet : Gerhard Shnoble est un petit homme à lunettes qui travaille dans une petite compagnie d’assurance. Un jour, il monte sur le toit d’un building. Pendant ce temps-là, au loin dans l’image, on voit Spirit qui poursuit un bandit et qui comme d’habitude, se fait péter la gueule. Il arrive à sortir par la fenêtre, il rattrape le bandit, mais ça n’a aucune importance. Parce que pendant ce temps, Gerhard Shnoble ouvre les bras, s’envole... et se prend une balle perdue d’un des méchants qui poursuivaient Spirit. La BD se termine par ces mots : « et personne ne sut que Gerard Shnoble avait volé ».

Le secret du succès de l'œuvre d’Eisner

Jean-Pierre Dionnet : Dans Le Spirit, l’humour et le réalisme se mélangent. Avec ses nouvelles de sept pages, Will Eisner ne s’adressait plus à un public d’ados, comme Batman et Superman dans les comics books.

Le Spirit était publié dans des journaux lus par toute la famille. Eisner pense à la fois au gamin qui va lire l’histoire en la comprenant à moitié mais qui va la prendre pour un conte de fées au vieux monsieur qui va lire son histoire au coin de la cheminée comme il lit une nouvelle de O. Henry au moment où le registre de la nouvelle triomphe en Amérique; mais aussi à la mère au foyer. Même s'il était plus dubitatif sur ses lectrices potentielles. Il était persuadé que les femmes « ne lisent pas beaucoup de bande dessinées parce que, les dessinateurs étant des hommes, les personnages féminins n’existent pas ».

J’ai la chance de posséder les croquis préalables de la fille du commissaire Dolan. Il a dessiné Ellen Dolan pendant des mois et des mois jusqu’à ce qu’elle ait un visage particulier. C’est peut-être pour ça que quand les dessinatrices féministes, comme Geena Robins, sont arrivées, elles ont remarqué que chez Eisner les femmes avaient autant d’importance que les hommes et n’étaient ni des bimbos, ni des idiotes.

C'est là le grand secret d’Eisner : il s’est adressé à tout le monde.

Une case extraite de "The Spirit" de Will Eisner
Une case extraite de "The Spirit" de Will Eisner © Will Eisner Studios Inc

Et après Le Spirit ?

Jean-Pierre Dionnet : A peine avait-il conçu Le Spirit qu’il part à l’armée. Et pendant la guerre, ce sont d’autres dessinateurs qui vont dessiner la série. Après la Guerre, Will Eisner va faire quelques histoires sublimes jusqu’à une dernière en 1972. Mais quand il revient au Spirit, je pense qu'il en a déjà marre.

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Pendant la guerre, il travaille pour l’armée américaine à dessiner des modes d’emploi de montages et démontages de jeeps. Quand il est démobilisé, il fait un journal qui s’appelle PS qu’on distribuera à tous les G.I.s pour apprendre à monter et à démonter une jeep. Ce journal, il va le produire le vendre à l’armée jusqu’à la guerre du Vietnam.

A ce moment-là, il est l’idole de la génération Crumb. Des dessinateurs venus de la BD underground qui, au moment où tout le monde condamne la guerre, sont choqués que Will Eisner n’ait aucun problème à leur répondre :

Je ne dis pas que la guerre du Vietnam est bonne ou mauvaise. Moi je m’adresse au G.I qui doit monter sa jeep. Lui n’est qu’un soldat. Qui doit obéir aux ordres.

Cet homme d’affaires avisé devenu millionnaire ne s’est toujours intéressé qu’aux petites gens, jamais aux puissants de ce monde qu’il tournait en ridicule. S’il est devenu un homme d’affaires redoutable, c’est qu’il a compris que face à eux, il fallait l’être.

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